La redoute de montretou

By Edmond Potier

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

C'EST LE DIX-HUIT JANVIER. Le matin, à dix heures,

La Garde sédentaire occupe le rempart ;

Les bataillons de marche ont quitté leurs demeures ;

Sac au dos ! A midi ! C'est l'ordre du départ.

Le lieu de réunion est la rue Lafayette,

Et sur tout son parcours, le second régiment

A formé ses faisceaux, fusil et baïonnette ;

On n'attend plus alors qu'un seul commandement.

Une heure ! une demie ! Enfin deux heures sonnent !

Le colonel est là… Vite il prend les devant.

Aussitôt les tambours et les clairons résonnent.

Voici Martin du Nord ! Bataillons, en avant !

Nous voilà donc partis ! Père et mère à la suite ;

Les femmes, les enfants, nous pressant les talons,

Riant, chantant, pleurant, nous font brin de conduite,

Sans savoir plus que nous l'endroit où nous allons.

Un long cordon de troupe à nos yeux se dévoile,

Mobiles et lignards, mitrailleuses, canons ;

Nous venons d'arriver barrière de l’Étoile.

Adieu parents, amis ! Nous suivons nos fanions.

Droit, toujours droit vers nous, c'est toujours de la troupe,

Et le flot s'en grossit lorsque nous avançons ;

Gardes nationaux, lignards font un seul groupe

Sur le pont de Neuilly qu'alors nous traversons.

Le régiment entier se perd en conjecture :

Cette fois, se dit-il, on ne sort pas pour rien,

Et nous aurons demain bien de la tablature

Car nous allons, je crois, droit au mont Valérien.

Une heure l'on fait halte au bout de Courbevoie ;

Nous mettons sac à terre, encor frais et dispos.

Certe ! il en était temps ! Embourbés sur la voie,

Pour aller en avant, il fallait du repos.

A cinq heures sonnant, l'on se remet en marche

Sans cesse pataugeant dans les chemins boueux.

Allons-nous à Nanterre, à Buzenval, à Garche ?

C'est au mont Valérien, cela n'est plus douteux.

Du gigantesque fort nous franchissons l'enceinte ;

Comme nouveaux soldats, avec étonnement,

Nous tournons, contournons l'immense labyrinthe.

Enfin, là, nous trouvons notre cantonnement.

Par escouade de douze, à grand'peine on s'installe.

Pour dîner dans la mienne, un chétif hareng saur

Fait les frais du repas. Sur la planche on s'étale,

Vaincus par la fatigue, aussitôt l'on s'endort.

C'EST LE DIX-NEUF JANVIER. Nous le savions la veille…

Quatre heures du matin ; la Diane nous réveille.

On absorbe au galop le café dans son quart ;

On laisse là son sac, puis à l'instant on part,

Grignotant le biscuit sous nos dents, dans nos bouches ;

Chacun prend son fusil et ses cent vingt cartouches.

A peine on se voyait, comme aux jours les plus courts ;

Pour la seconde fois nous suivons les contours

De l'invincible fort, ce géant de vaillance

Qui devait soutenir si bien notre défense.

Pressés l'un contre l'autre, de temps en temps courbés,

S'avançant pas à pas et toujours embourbés.

Des signaux de couleur, sous forme de fusées,

Portant en haut des airs leurs flammes divisées,

Avertissent alors les forts des alentours,

Qui répondent bientôt par le même recours.

Nous longeons le chemin bordant la Tuilerie ;

C'est là que se trouvait un parc d'artillerie.

Nous y vîmes aussi de nombreux régiments

En réserve tout prêts pour les événements…

Sept heures du matin ! Enfin le jour va poindre.

Des bataillons de ligne à nous viennent se joindre.

Nous entendons crier : Alerte ! En tirailleurs !

Chacun vient se cacher aux endroits les meilleurs ;

Étendus à plat ventre aux côtés de la route,

On charge son fusil, en silence on écoute.

En ce moment alors, l'obus vint à ronfler.

Et les balles aussi commençaient à siffler.

Devant nous, des troupiers à la culotte rouge

Ont l'ordre d'avancer, mais aucun d'eux ne bouge ;

En vain leur commandant cherche à les entrainer…

Marchez ! Nationaux ! seuls, vous devez donner.

En avant ! en avant ! Et chacun s'encourage.

Au loin nous entendons la lutte qui s'engage :

Feux d'file et peloton semblent se succéder ;

Trois pièces de canon viennent nous seconder.

Elles tonnent ! Pan ! pan ! Quelles sont leurs portées ?

Je l'ignore. A l'instant elles sont démontées.

Il nous fallut de suite aller, à pas pressés,

Dételer leurs chevaux sur la route blessés.

De plus en plus terrible était la fusillade ;

Chez nous, pas un blessé, personne de malade !

En avant ! Deux cents pas, puis, toujours en avant,

Nous traversons les champs, les vignes ; tout bravant.

Neuf heures du matin. Au pied d'une redoute,

Nous arrivons ainsi sans que chacun s'en doute.

Baïonnette au canon ! A l'assaut ! à l'assaut !

A ce cri répété, nous grimpons saut par saut.

Le clairon nous sonna l'entrainant chant de gloire

Qui pour nous jusqu'alors voulait dire : Victoire !

Car soixante ennemis furent cernés partout ;

Martin du Nord en chef occupait MONTRETOUT.

Brandissant à la main un échalas de vigne

En guise de drapeau, nous le vîmes bien digne

De tout son régiment, et certe il l'a prouvé,

Son bataillon chéri ne fut trop éprouvé.

Les balles continuaient à siffler sur nos têtes,

De la redoute alors nous occupions les crêtes.

Notre oreille entendit la terrible musique

De la balle chantant en gamme chromatique :

Psi ! psi !! piou ! ou I ou !! ou !!! puis tombant morte, flac !

Ou comme en un carton, mortelle, faisant plac !

C'est un homme tué ! Venez donc, ambulance !

Mais venez donc, docteur ! car son trépas s'avance !

Il est mort ! On le met sur deux fusils, croisé ;

Tandis que la croix rouge errait dans l'Élysé.

L'ennemi nous voyait, leur canon Krupp se braque

Pour pointer à coups sûrs une pauvre baraque.

Près de trois cents obus, pour sa destruction

En poudre ont plus coûté que sa construction,

Quatre heures bombardés ! Nous eûmes ce spectacle,

Et des éclats d'obus épargnés par miracle.

Tous ne peuvent le dire ! Oh ! malheureusement,

Des victimes gisaient là douloureusement !

Nous avions avec nous les francs-tireurs des Ternes

Semblables à des lions sortant de leurs cavernes,

Ils soutenaient le feu, tirant à coups comptés ;

Leur brave lieutenant eut les pieds emportés.

Il passa devant nous, et malgré sa souffrance :

Vengez-moi ! cria t-il, Adieu ! Vive la France !

Nous étions tout au plus encor près de trois cents.

Il fallait nous aider ; c'est du simple bon sens ;

Mais le chemin partout devint impraticable,

Et chevaux et canons s'enfonçaient dans le sable.

Leur frayer un passage à cela résistant,

Ce fut du temps perdu quoique fait à l'instant.

L'on nous met à l'abri dessous la casemate,

Tandis qu'autour de nous l'obus encor éclate.

Nous avions faim et soif, ce qu'on ne peut braver,

Et les vivres non plus ne pouvaient arriver.

Un ordre fut donné vers cette heure attardée :

Partez ! La position est maintenant gardée.

Serrez tous vos bidons, vos quarts ; sans feu, sans bruit :

Épaule contre épaule, en silence ! Il fait nuit !

Le fort nous protégea près de son avancée,

De plus en plus la route en boue était tracée ;

Nous ne faisions qu'un pas ; ferré comme un roulier,

A peine aurait-on pu retirer son soulier ;

Et nous avons bien mis, serrés masse par masse,

Quatre heures pour rentrer au fort à notre place,

Tellement imprévu devint l'encombrement

De canons, de troupiers et de tout régiment.

Nous eûmes pour manger viande et soupe salée,

Et pas d'eau pour mouiller notre bouche altérée ;

Il nous en vint pourtant, et bientôt raffermis,

Tous aussitôt couchés, nous fûmes endormis,

C'EST LE VINGT DE JANVIER. Huit heures du matin.

Venez Nationaux ! venez ! C'est une fête !

C'est notre Général, l'étendard à la main,

Clément-Thomas, heureux, fier d'être à votre tête :

« Vous êtes des soldats ! Vous nous l'avez appris.

« Vous venez de sauver l'honneur de notre France !

« Vous serez les héros du siège de Paris ;

« Vous avez combattu tous pour sa délivrance,

« Armistice ! Deux jours, par ordre demandés,

« Pour enterrer les morts tombés par plus de mille

« Nous sont de part et d'autre à l'instant accordés

« Et ce soir, sac au dos, vous rentrerez en ville.

« L'OFFICIEL a cité votre puissant secours :

« Vous n'êtes pas battus ! Le fait est historique.

« Bravo ! Nationaux ! » Bravos à ce discours.

« Vive Clément-Thomas ! Vive la République ! »

A midi nous partons. Adieux ! adieux au fort !

Comme au char embourbé, les traces sur la roue

Indiquent qu'il s'en tire après un grand effort,

Nous revenons ainsi tout cuirassés de boue.

Notre retour se fit par le même chemin

D'où nous étions venus ; mais la route était belle,

Le soleil avait lui ! Pour nous serrer la main

Des amis accouraient, demandant la nouvelle :

— Eh bien ! et Montretout ! on vous l'a donc repris ?

— Pas du tout ! disons-nous, maitres de la redoute !

— Mais non ! — Mais si ! Nous voilà bien surpris.

Montretout est à nous ! — Bien sûr ? — Sans aucun doute.

— Mais qu'est-ce que l'on dit ?…

Dans les journaux du jour,

De Chanzy, de Faidherbe on lisait la défaite…

La sédentaire vint fêter notre retour...

Nous l'avons su trop tard ! nous battions en retraite.

Peut-être en mon récit s'aiguise la critique ;

J'ai dit la vérité sur ce que j'ai pu voir.

L'histoire mettra fin à toute polémique.

Bravo ! Nationaux ! C'était votre devoir.