La reine, ma blanchisseuse

By Raoul Ponchon

Written 1920-01-01 - 1920-01-01

Ah ! c’est toi, chameau ! lui dis-je.

Parbleu ! jeune callipyge,

Depuis tantôt dix-sept ans

Je t’espérais, pour te dire

Que c’est bien fini de rire.

Avec mon linge. Il est temps.

« Tu peux le garder ton linge —

Fit-elle — espèce de singe !

Je m’en fous, et… faudrait voir

À me parler moins à l’aise,

Car je suis, ne t’en déplaise

La reine de mon lavoir. »

Ah ! fichtre ! bouffre ! une reine !

Eh bien donc, ma souveraine,

Je suis votre humble sujet.

Sa Majesté veuille croire

Que me moquer de sa poire

N’entre pas dans mon projet.

Mais dis-moi, ma pauvre fille,

Ornement de ta famille,

Pour être reine, tu n’en

Es pas moins ma blanchisseuse ?

Et c’est à la blanchisseuse

Que je parle maintenant :

Écoute ! de quoi me plains-je ?…

Eh bien, de ce que mon linge

Connaît le pire destin,

S’effrite sous tes doigts roses,

Et ne vit, comme les roses,

Que l’espace d’un matin.

Regarde-moi ces chemises ;

Je les ai quatre fois mises,

Elles ont tantôt vécu ;

Et, sans les croire éternelles,

Je te livre des flanelles,

Tu me rends des torche-culs !

Mes mouchoirs sont tout en miettes.

Que dire de mes chaussettes !

Or, je voudrais bien savoir

De quelle étrange lessive,

Furieuse et convulsive,

Tu te sers à ton lavoir ?

Mais, si je fais des grimaces,

C’est surtout pour mes « limaces. »

Je me demande comment,

— Soit dit — entre parenthèses, —

Il se fait que tu m’empèses

Chacune différemment ?

En voici, par exemple, une,

Molle comme un clair de lune,

Qui vous filtre entre les doigts ;

Cette autre est une cuirasse,

Du Moyen Age… De grâce,

Répartis mieux ton empois.

À part ça, comme personne,

Au fond, ne m’impressionne

Autant comme fait un roi,

Sinon pourtant une reine,

Je n’ai plus, ma souveraine,

Qu’à m’incliner devant toi.