La Relique

By Maurice Rollinat

Written 1883-01-01 - 1883-01-01

Avant son mariage, — ô souffrance mortelle ! —

Elle me la donna sa chemise en dentelle,

Celle qu'elle avait le doux soir

Où, cédant à mes pleurs qui lui disaient : « Viens, Berthe ! »

Près de moi haletant sur la couche entr'ouverte,

Frémissante elle vint s'asseoir.

Ce linge immaculé qu'embaumait son corps vierge,

Quand elle vint me faire, aussi pâle qu'un cierge,

Ses chers adieux si redoutés,

Elle me le tendit d'un air mélancolique

En soupirant : « Voici la suprême relique

De nos défuntes voluptés.

« Je te la donne, ami, ma chemise brodée :

Car, la première fois que tu m'as possédée,

Je la portais, t'en souviens-tu ?

Elle seule a connu les brûlantes ivresses

Que ta voix musicale et pleine de caresses

Faisait courir dans ma vertu.

« Elle seule entendit les aveux réciproques

Que, jour et nuit, mes seins, dans leurs gentils colloques,

Échangeaient tout bas en tremblant ;

Elle seule a pu voir comme une vierge flambe

Quand le genou d'un homme ose effleurer sa jambe

Qui tressaille dans son bas blanc.

« Dès l'heure où sur mon cou frémit ta lèvre ardente,

Tout mon corps anxieux a pris pour confidente

Cette chemise en tulle fin ;

Et ses sensations aussi neuves qu'impures,

Voluptueusement, dans le flot des guipures,

Ont dit qu'il se donnait enfin.

« Conserve-la toujours ! Qu'elle soit pour ton âme

La chair mystérieuse et vague de la femme

Qui te voue un culte éternel ;

Qu'elle soit l'oreiller de tes regrets moroses ;

Quand tu la baiseras, songe aux nudités roses

Qui furent ton festin charnel !

« Que les parfums ambrés de ma peau qui l'imprègnent,

Pour l'odorat subtil de tes rêves, y règnent

Candides et luxurieux !

Qu'elle garde à jamais l'empreinte de mes formes !

J'ai dit à mon amour : « J'exige que tu dormes

« Entre ses plis mystérieux. »

« Les chaleurs, les frissons de ma chair en alarmes,

Quand ma virginité rouge et buvant ses larmes

Te fuyait comme un assassin,

Ce que j'ai ressenti de bonheur et de crainte

Quand tu m'as attirée et que tu m'as étreinte

En collant ta bouche à mon sein :

« Elle t'apprendra tout ! Dans ses muettes odes,

Elle rappellera d'amoureux épisodes

À ton hallucination ;

Et ton rêve, y trouvant mes bien-aimés vestiges,

Bénira, l'aile ouverte au milieu des vertiges,

Sa chère fascination.

« Adieu ! » — J'ai conservé la mignonne chemise

Je l'exhume parfois du coffre où je l'ai mise,

Et je la baise avec ferveur ;

Et mon rêve est si chaud, qu'en elle il fait revivre

Ce corps si capiteux dont je suis encore ivre,

Car il m'en reste la saveur.

Alors, je la revois dans un nimbe de gloire,

La sirène aux pieds blancs comme du jeune ivoire,

Mon ancienne adoration,

Qui, moderne païenne, ingénue et lascive,

Allumait d'un regard dans mon âme pensive

Des fournaises de passion.

Son corps de Grecque, ayant l'ardeur de la Créole,

Tour à tour délirant et plein de langueur molle,

Toujours affamé de plaisir,

Et qui, reptile humain, se tordait dans l'alcôve,

Bouillant d'une hystérie irrésistible et fauve

Pour éterniser mon désir ;

Sa bouche de corail, humide et parfumée,

Ses petits pieds d'enfant, ses deux jambes d'almée,

Sa chevelure aux flots houleux,

Sa gorge aiguë et ferme, et ses robustes hanches,

Ses secrètes beautés purpurines et blanches,

Ses yeux immenses, noirs et bleus ;

Tous ces mille rayons d'une chair si féline

Embrasent ma chair froide et toujours orpheline

Depuis que l'amour m'a quitté ;

Et lui criant : « Ma Berthe ! enlaçons-nous sans trêve ! »

Je la possède encor dans l'extase du rêve

Comme dans la réalité !