La rencontre d'automne
Written 1918-01-01 - 1918-01-01
J'ai rencontré parmi l'automne
Qui, jusqu'à l'horizon, se déploie et moutonne,
J'ai rencontré parmi la finale douceur,
Rencontré tout à coup ma première jeunesse,
Et, fière de mon droit d'aînesse,
J'ai dit hautainement : « Salut, petite sœur ! »
Dans l'ombre d'une branche oblique,
Sur mon jeune cheval, essoufflée, héroïque,
Arrêtée au milieu d'un furieux galop,
Toute ironie amère en mon cœur endormie,
J'étais simple, enivrée, amie
De l'automne, des bois, du vent, du ciel, de l'eau.
J'ai dit : « Enfant triste et muette,
Je vois derrière toi tes ailes de mouette,
Et je sais ce que dit ton sourire accablé.
Réponds-moi, demoiselle entre les demoiselles !
A l'envergure de ses ailes,
Ne reconnais-tu pas ce grand cheval ailé ? »
Elle : « Ces ailes que tu portes
Faisaient, derrière toi, voler les feuilles mortes,
Et cependant mon cœur ne te reconnaît pas.
Ton sourire est trop calme et trop jeune ton âme.
Je suis vierge et tu n'es que femme,
Souffre, de ton chemin, que j'écarte mes pas.
« Moi, sans jamais que rien m'endorme,
J'appelle en vain l'amant impossible et sans forme
Qui fait le ciel, les bois et le vent sensuels.
Triste avant l'âge, sage, inavouée et double,
Je rêve, alors que toi, sans trouble,
Tu satisfais ton sang de bonheurs visuels.
« D'où vient que tu bondis encore
Si le divin désir jamais ne te dévore,
Et que poursuis-tu donc sur ton jeune cheval
Si tu ne te meurs pas de soif, ô mon aînée ?
Vois, comme je me suis fanée
Dans l'attente d'un dieu qui calmerait mon mal ! »
« J'ai dit : » O mon ancienne âme !
Toi tu n'es qu'une vierge et je suis une femme
Toute la gloire et tout l'amour je les connais,
Et je sais maintenant que le plaisir de vivre
C'est de n'avoir rien à poursuivre,
Sinon le vent qui passe à travers les genêts. »
« Mon rêve n'en est pas moins vaste,
Mais, pour avoir vécu, combien je me sens chaste
Près des songes secrets de la virginité !
Si je reprends mon vol parmi l'automne blonde,
C'est pour fuir l'amour et le monde,
Car le monde est bassesse et l'amour pauvreté. »
« Ouvre ton regard qui s'étonne.
Contemple en moi l'esprit tragique de l'automne
Et la simplicité des feuilles dans le vent.
Ton dieu, je l'ai trouvé parmi les solitudes.
Et, dans mes mains fines et rudes,
Je porte un univers éternel et vivant. »
« Face à face avec le mystère,
Je respire, anxieuse, ivre, entre ciel et terre ;
La joie et la douleur me donnent leur parfum ;
L'étonnement de vivre occupe ma pensée…
Présente, future et passée,
Suis-je un fantôme errant ? Suis-je encore quelqu'un ? »
« Voici. Je n'ai plus rien à dire.
Regarde seulement cette identique lyre
Que je tiens comme toi dans de pieuses mains.
Je veux chanter encor jusqu'au jour de la cendre.
Et nul ne peut venir me prendre,
Sauvage, libre et fier, mon bonheur sans humains. »
J'ai vu sa tête détournée.
Elle m'a dit : « Adieu ! Va vers ta destinée !
Moi, je demeurerai seule avec mon sanglot ! »
« Adieu, criai-je, adieu, moi-même, ô triste ! O pâle ! »
Et, parmi la pourpre automnale,
J'ai salué ma sœur dans le vent du galop.