La rencontre

By Jean Lorrain

Written 1883-01-01 - 1883-01-01

Au fond du vieux jardin Louis Treize

Charmante, en mules de satin,

Un bout de sein montrant sa fraise,

Je fis sa rencontre un matin.

Le vieux domaine étant sans maître

Et le lieu réputé maudit,

Dans l'ombre en la voyant paraître,

J'eus d'abord un geste interdit.

Dans le morne ennui des quinconces

Et des massifs abandonnés,

Elle allait, écartant les ronces,

Blonde avec des yeux étonnés.

En long deshabillé jonquille,

Jonquille rayé de lilas,

Sans rouge, la canne à béquille

A la main, le geste un peu las,

Lente, elle arpentait les allées

Avec de longs regards marris

Devant les nymphes désolées

Du parc et les jets d'eau taris.

Au fond de la grande avenue,

Où des larges gueules d'airain

De dauphins cabrés sous la nue

Baillent autour d'un dieu marin.

Encombrant la vasque ébréchée

Et du dieu cassant une main,

Une souche d'arbre ébranchée

Gisait au travers du chemin ;

Et sous les neiges et les pluies

Moisis, lépreux, tachés de vert

Dieux et dauphins aux larges ouïes

Criaient vengeance de l'hiver.

Devant ce désastre effarée,

L'œil atone et le cœur chagrin,

L'enfant, la route étant barrée,

S'assit au pied du boulingrin.

Alors moi voyant sa tristesse

Et déplorant son embarras

Je lui dis, chapeau bas : « Altesse,

« Si vous daigniez prendre mon bras !

Elle alors, comme ensommeillée,

Sans que mon offre la surprit,

Se leva de l'herbe mouillée,

Sourit tristement et le prit.

Dans le morne parc, en silence,

A mon bras, le profil altier,

Pensive et belle d'indolence,

Elle erra tout un jour entier.

Au fond des quinconces moroses,

Où sur des socles écroulés,

Dans leur chute écrasant des roses,

Rêvent des dieux jadis ailés ;

Autour des frêles colonnades

Emplissant de vagues blancheurs

L'azur profond des promenades,

Où passent les martins-pêcheurs ;

Elle allait toujours sans mot dire

Et moi, saisi d'un vague effroi

Devant cet éternel sourire

Et ces yeux ternis d'un bleu froid,

J'écoutais, la tête penchée,

Chuchotter,dans l'ombre et le noir

Une grêle feuille séchée

Prise aux longs plis de son peignoir

Auprès d'une urne surannée

De forme, ancien vase à parfums,

Une rose jaune fanée

Effeuillait ses pétales bruns

« Hélas ! depuis combien d'années

Dit-elle en s'y piquant les doigts,

« Fleurissez-vous, roses damnées, »

Et, tout pâle au son de sa voix,

Je vis que ses deux lèvres rèches,

S'écartant avec des raideurs,

Avaient le ton des roses sèches

Sous le rouge aux rances fadeurs.

« Oui, je m'appelais Corisandre,

« Lui Tancrède, c'était hier. »

Et dans le parc empli de cendre

Glissait un froid rayon d'hiver.

Envahissant l'âme et les choses,

Un charme étrange et suranné

D'ambre vieux et de vieilles roses

Montait, de sa lèvre émané.

Le soir au fond des avenues

Tombait, animant vaguement

Les blancheurs des déesses nues

Dans l'ombre, obscur enchantement

Et sous le rythme lent des arbres

Nous touchions au grand escalier,

Où tout un Olympe de marbres

Rêve, aux balustres appuyé.

Les mains à sa taille ténue,

Le front dans ses cheveux poudrés,

J'aidais la pensive inconnue

A gravir ses deux cents degrés.

Des pavots et des digitales,

Tout un flot d'herbe envahissant,

Jailli du marbre usé des dalles,

Y roulait une mer de sang.

Au loin le parc et la vallée

Fuyaient dans les bleus infinis,

Et vaporeuse, comme ailée

Dans son peignoir aux tons jaunis,

Elle avait l'air sur la terrasse,

Au milieu des pavots en fleurs,

D'un papillon d'une autre race,

D'un prisme errant dans des couleurs…

L'énigmatique créature

Sous son grand feutre enrubanné

Rayonnait à cette heure obscure

D'un si tendre charme fané,

Qu'à moi l'attirant par la taille

Au fond des grands branchages roux

D'un banc scellé dans la muraille,

Les mains errantes, les yeux fous,

Je l'assis de force et, surprise,

Pâle et les yeux noyés de pleurs,

La possédai dans l'ombre grise

Du vieux banc perdu sous les fleurs.

Nous étions auprès d'une brèche,

La grande route au pied du mur

Passait et dans l'ombre une bêche

Jetait son éclat froid et dur…

Dans un détail une heure est toute…

M on désir, lent à s'apaiser,

Écoutait les gens sur la route

Passer entre chaque baiser.

Fut-ce l'éclat de cette bêche

Luisant au revers du fossé,

Ou le froid de sa peau trop fraîche,

Sous mes lèvres resté glacé… ?

Pris soudain de soupçons funèbres,

Je me levai, l'écume aux dents,

En étreignant dans les ténèbres

Un peignoir vide aux plis pendants…

Dans le mur un battant de porte

Oscillait, et l'ayant poussé,

Je compris alors, où la morte

De mon étreinte avait passé…

Car l'humble route charretière,

Longeant le parc abandonné,

Avait un mur de cimetière

Juste à sa droite échelonné.

Fidèle, comme un autre porte

Un joyau du siècle passé,

J'ai gardé le baiser glacé

Et la dépouille de la morte.

A l'heure, où les dauphins verdis

Dorment autour du vieux Neptune,

Dans le vieux parc au clair de lune

J'erre, évoquant ses yeux maudits.

Mais c'est en vain, j'ai beau l'attendre,

L'amour passé ne revient pas

Et la pensive Corisandre

N'y vient plus rêver sur mes pas.

La vie est l'éternelle attente

Et, dans l'attente résigné,

J'attends que l'heure calme et lente,

Se pose où ma chair a saigné…

Qui touche à ta lèvre et se soûle

De tes baisers, poison tentant,

Est aussi l'amant d'une goule

Poésie, ô morte d'antan… !

Quiconque t'aura rencontrée

Au fond du vieux parc enchanté

Restera, pauvre âme ulcérée,

Un misérable homme hanté…

Car tes beaux amours sont funèbres

Et, qui sur le banc croit s'asseoir

Seul avec toi dans les ténèbres,

N'étreint que du vide et du noir…

Au fond du vieux jardin Louis Treize

Charmante, en mules de satin,

Un bout de sein montrant sa fraise,

Je fis sa rencontre un matin.