La réquisition
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
Jean grelotte au lit, de la fièvre.
Sa femme berce au coin du feu
Un frais nouveau-né dont la lèvre
S'ouvre, rose, sous un œil bleu.
Tout est triste ; aussi la fermière
Pour son enfant ne chante point…
Grand Dieu ! qui frappe à la barrière
Du pied, de la lance et du poing ?
C'est un uhlan couvert de neige.
Il entre : la porte a cédé.
Dix autres lui font un cortège.
Devant eux le chien a grondé.
Il presse le loquet fragile,
Et lance — toujours en fumant,
En salut au paisible asile,
Dans la bouffée — un jurement.
Pauvre mère, en son humble couche,
Dépose ton frêle trésor.
Sers vite l'étranger farouche,
Pour qu'il soit patient encor.
Il crie en sa langue barbare :
« Pain, vin, viande ! » — et s'approchant
De l'escabeau dont il s'empare,
Son geste ajoute : « Et sur-le-champ, »
La fermière couvre la table.
Jean, qui ne sent plus ses douleurs,
Court défendre dans son étable
Sa génisse aux vives couleurs.
Qui ne connaît le bruit étrange
Des soudards parquant leurs chevaux,
Et lançant partout dans la grange
En litière les blés nouveaux ?
Quel laboureur n'a, sous la chaîne,
Vu partir ses bœufs mugissants
Qui, sentant la masse prochaine,
Ouvraient de grands yeux languissants ?
Qui n'a vu la horde funeste,
— Marchant sur la veuve à genoux —
Lui prendre l'agneau qui lui reste ?
Qui ne l'a vu ? qui d'entre nous ?
A ton tour, Jean, de ta demeure
Tu vois dégorger le butin.
Ce n'est pas tout ; car voici l'heure
De le conduire au camp lointain.
Allons, Gaulois, allons, attelle !
Aide au triomphe des Teutons.
N'espère point d'être rebelle
Sous l'amorce des mousquetons.
A travers les frimas qui tombent,
Au camp prussien, pousse, Français,
Pousse tes chevaux qui succombent
A frayer un pénible accès.
Il t'a conté ses temps épiques,
Ton père, vainqueur d'Iéna.
Toi, tu marches entre les piques
De ceux que l'autre domina.
Voilà le cycle de la gloire !
Les demi-dieux et les héros
L'ouvrent, rayonnants, et l'histoire
Le ferme par d'obscurs bourreaux.