La résurrection du saint-empire romain
By Antoine Anquetil (Cluvienus)
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
Avant d'inaugurer la lugubre campagne
Qui devait mettre au front d'un tudesque soudard
La couronne d'un Charlemagne ;
A l'heure où chaque soir, bien repus, l’œil hagard,
Le prince et ses féaux s'abreuvaient de champagne,
Les vieux routiers hurlaient dans la vieille Allemagne :
« Gloire à Guillaume le housard ! »
Dans un grand hanap d'or, aux grands jours des ripailles,
Il buvait ; mais depuis que Paris aux Germains
Ferme obstinément ses murailles,
Le hanap a fait place à des crânes humains
Que, sans noyer le feu qui brûle ses entrailles,
Nuit et jour il emplit dans son morne Versailles
Du sang répandu par ses mains.
Sang vermeil, dont Néron connut la chaude ivresse,
Guillaume se confie à tes philtres puissants
Pour tromper l'ennui qui l'oppresse.
O breuvage divin qui rajeunis les sens !
O nectar parfumé, liqueur enchanteresse,
Inonde ce saint roi d'une sainte allégresse,
Et ragaillardis ses vieux ans.
Les temps sont accomplis, la meute attend, Guillaume ;
Experts à détrousser, ramasse autour de toi
Tous les Mandrins de ton royaume ;
Et vous bardes, ravis d'un belliqueux émoi,
Aux accents gutturaux d'un sauvage idiome
Mariez l'aigre fifre et détonnez un psaume
Qui charme l'oreille du roi :
« Las de se consumer en de stériles peines
« Et d'épuiser, au gré de conducteurs ingrats,
« Un sang appauvri dans leurs veines,
« Les peuples vont s'unir et se tendre les bras :
« Garde qu'entre eux, afin de mieux river leurs chaînes,
« Ta froide politique, enracinant les haines,
« Sème vingt siècles de combats.
« D'impertinents grimauds, des pédants malhonnêtes,
« Du sot bétail humain revendiquant les droits,
« Bornent l'essor de tes conquêtes !
« Esclaves que Dieu fit pour ramper sous leurs lois,
« Dont le maître au marché vend et revend les têtes,
« Sur l'échiquier sanglant, déployé pour leurs fêtes,
« Les peuples sont l'enjeu des rois.
« Hourra ! ducs et barons, landgraves et margraves,
« De ces Francs infectés d'un esprit libertin
« Videz les coffres et les caves ;
« Rapaces pourvoyeurs, ordonnez le festin ;
« Langobards et Semnons, Vandales et Chamaves,
« Dépecez le navire, emportez les épaves :
« L'honneur se mesure au butin.
« Égorgez qui résiste à vos bandes hurlantes ;
« Formez vos chœurs, dansez à l'entour du brasier
« Où sombrent les maisons croulantes ;
« Éventrez qui défend l'honneur de son foyer ;
« Accrochez aux gibets vos victimes râlantes ;
« Jonchez les noirs sillons de leurs chairs pantelantes :
« Ainsi le veut le Justicier. — »
— « Justicier ! je veux l'être et sans molle indulgence,
« Dit Guillaume ; leur luxe et leur impiété
« Scandalisent notre indigence.
« Ils ont lassé des miens la longanimité ;
« Le Ciel m'a départi le soin de sa vengeance :
« Meure à jamais des Francs l'abominable engeance !
« Meure avec eux la liberté !
« Oui, je veux abolir cette France païenne,
« Étouffer ce volcan dont les éruptions
« Atteindraient ma Prusse chrétienne ;
« Qu'au spectacle hideux de ses convulsions
« De son prestige antique aucun ne se souvienne,
« Qu'elle-même s'abhorre et que son nom devienne
« L'épouvantail des nations.
« Ligures, Calabrais, Polaques, Moscovites,
« Ministres de ma haine au bagne recrutés,
« A moi, bandits cosmopolites !
« Souillez, prostituez la reine des cités,
« De Babeuf et d'Omar immondes prosélytes,
« Et dans les flancs impurs de ces Amalécites
« Plongez vos bras ensanglantés.
« Sur ce Louvre insolent que ma torche réclame,
« Veuillots en carmagnole, en bonnet phrygien,
« De Marat hissez l'oriflamme ;
« Et toi, Dieu de David, mon Seigneur, mon soutien,
« Permets que tout succède au zèle qui m'enflamme,
« Que mon cœur se dilate, et que ma voix proclame
« Qu'aucun Dieu n'est semblable au mien ! »
D'hypocrites suppôts, instruments de tes crimes,
Feignent que tu gémis sur les maux que tu fais,
Quand ton œil sonde les abîmes
Que creusent sous nos pas la guerre et ses forfaits.
Ta pitié dérisoire outrage tes victimes,
Et l'arrêt souverain des peuples unanimes
Flétrit qui refusa la paix.
La paix, dis-tu ! C'est nous qui l'avons repoussée,
Alors que ta clémence, étonnant l'univers,
L'offrait à la France abaissée. —
La France peut tomber, mais non baiser ses fers ;
Elle est reine, et si bas qu'elle soit terrassée,
Garde comme un reflet de sa gloire éclipsée
La dignité dans les revers.
Quoi ! rompus en un jour, sous ton obéissance
Courber sans plus d'effort Domrémy, Vaucouleurs
Qui de Jeanne ont vu la naissance,
Toul dont le dévoûment croît avec nos malheurs,
Metz qui d'un Charles-Quint défia la puissance,
Strasbourg qu'hier encor notre reconnaissance
Chargeait de couronnes de fleurs !
Après Woerth, — de quels deuils lamentable préface ! —
Quand Sedan trop prévu de l'Empire expirant
Eut précipité la disgrâce,
Moins cupide, peut-être aurais-tu semblé grand :
Tu ne l'as point compris ; ne démens point ta race,
Et si rien n'assouvit ton appétit vorace,
Reste un vorace conquérant.
Donc pour toi la conquête est le droit séculaire !
Par tes Mathans béni, par tes Cotins chanté,
Des forts c'est le juste salaire !…
O fanatique impie ! ô sectaire effronté !
Autour de toi pendus au croc patibulaire,
Quand seront tes pareils par la voix populaire
Mis au ban de l'humanité !
Tartufe, oh ! ne viens plus, pour disculper ta rage,
Alléguer que par nous tu fus bravé vingt fois
Et que la guerre est notre ouvrage !
Gazette de Berlin, Gazette de la Croix,
Tous ont jeté le masque, et leur fougueux langage,
Leur soif d'égorgement, de sac et de pillage
Absout Bonaparte et Louvois.
Comme ils exploitaient bien nos mœurs hospitalières,
Ces Teutons mendiants qu'un pays généreux
Laissait infester ses frontières !
Comme ils t'ont bien servi ces intrus doucereux
Qui chez nous à nos fils obstruaient les carrières,
Et dont les airs bénins, les candides manières
Voilaient les complots ténébreux !
La fourbe a triomphé, la fourbe nous accuse !
Mais trente ans de défis, d'intrigues, d'armements,
Parlent bien haut pour notre excuse :
L'Europe sait le prix que valent tes serments ;
Sur ton ambition nul peuple ne s’abuse ;
Ton royaume est d'hier, et la force et la ruse
En ont posé les fondements.
L'Autriche agonisante aux monts de la Bohême,
Nassau, Francfort, Hanovre envahis sans pudeur
T'élevaient au faîte suprême ;
Mais un titre vulgaire offusquait ta splendeur :
Tu voulais ceindre en hâte un plus beau diadème,
Et que d'un vieux blason l'impérial emblème
Vieillît ta moderne grandeur.
L'ineptie à ta marche aplanissait la voie :
Armés jusques aux dents, prêts à nous inonder,
Tes burgraves guettaient leur proie ;
A nos rares soldats qu'il osait hasarder
Mal gardés, mal pourvus du bronze qui foudroie,
Escorté d'aigrefins et de filles de joie,
Mascarille allait commander.
Ah ! la France a failli, qui durant vingt années
Aux caprices sans frein d'un fol aventurier
Abandonna ses destinées,
Et crut que, reniant son démon familier,
Commensal imprévu des têtes couronnées,
Le conspirateur, las d'anarchiques menées,
Répudîrait son vieux métier.
« L'Empire, c'est la paix, le terme des orages,
« C'est le port assuré, l'asile où les vaisseaux
« N'ont plus à craindre les naufrages ;
« L'Empire, c'est la paix ! » C'est ainsi qu'à Bordeaux
De la foule oublieuse il captait les suffrages,
Quand d'un sombre passé les funèbres images
Disaient : C'est la paix des tombeaux !
Cette guerre par toi savamment préparée,
C'est toi qui l'as voulue, et comblant tes désirs
C'est lui qui te l'a déclarée !
Ah ! n'en sois point ingrat : divertis ses loisirs,
Que son aigle vivant partage sa curée,
Et qu'un sale Bonneau, paré de ta livrée,
Préside à ses sales plaisirs.
O forbans assortis et dignes l'un de l'autre !
Strasbourg, avant Boulogne, avant Paris, marquait
La première étape du nôtre ;
Au Danois innocent le Germain s'attaquait
Sous les noms mensongers de vengeur et d'apôtre ;
Puis contre nous, au ciel poussant sa patenôtre,
En frappant Vienne, il s'embusquait.
Les charniers purulents, les abattoirs fétides,
Voilà quel Louvre est bon pour héberger ta cour
Et tes vassaux de sang avides.
Des rives de la Meuse aux rives de l'Adour,
Nouveau Vitellius, va dans nos champs putrides
Des cadavres gisants flairer les chairs livides :
Ton aigle est frère du vautour.
D'Attila ton ancêtre évoquant la mémoire,
D'aucun pleur, d'aucun cri ne te laisse toucher ;
Tout sied, qui hâte la victoire.
Si le glaive s'émousse, érige le bûcher ;
Jamais dévastateur n'approcha de ta gloire ;
Et ton nom, buriné par l'implacable histoire,
Sera : Guillaume le Boucher.
Hâves et décharnés, à l'horrible famine
Condamne enfant, vieillard, veuve, infirme, orphelin :
Qu'importe comme on extermine ?
Fier dompteur du Danois, plat valet du Kremlin,
Anéantis palais, temple, château, chaumine ;
Livre Paris en cendre à ta sale vermine :
Alaric était de Berlin.
« Débiles avortons de races décrépites,
« Les Français vont crier merci sans coup férir. »
Ainsi disaient tes parasites.
Le luxe nous gâta, l'honneur nous peut guérir ;
Ce peuple d'énervés, de dandys sybarites,
De nains, toisés de haut par tes grands satellites,
Peut vivre encore : il sait mourir.
Oui, digne de lui-même et digne de la France,
Paris, narguant ta foudre, attendra sans faiblir
La ruine ou la délivrance ;
Et par un beau trépas s'il lui faut s'ennoblir,
Émule de Sagonte, émule de Numance,
Sous le linceul fumant de son débris immense
Il est prêt à s'ensevelir.
Sur nos toits effondrés verse à flots ton pétrole ;
Du Panthéon béant fais voler en éclats
La majestueuse coupole :
Nul attentat ne coûte à tes pieux soldats.
Somme-les de broyer, pour plaire à leur idole,
Le pontife à l'autel ou l'enfant dans l'école ;
Leurs cœurs ne s'indigneront pas.
Sous la verge assoupli par ta haute prudence,
Ton peuple, en s'inclinant devant Ta Majesté,
Croit adorer la Providence.
L'ordre ici trop souvent manque à la liberté,
Tout fronder s'y confond avec l'indépendance ;
Mais nos saluts, rhythmés avec moins de cadence,
N'ont que plus de sincérité.
Nous sommes vains, bruyants, loquaces, chimériques,
Imbéciles jouets d'ampoulés harangueurs
Et de Cléons épileptiques,
Au rebours du bon sens sérieux ou moqueurs,
Tristes ou radieux, crédules ou sceptiques ;
Mais au faible, accablé par des vainqueurs iniques,
Nous ouvrons nos toits et nos cœurs.
Babel où chacun parle, où nul ne veut entendre,
Prompts à nous engouer de fétiches nouveaux,
Non moins prompts à nous en déprendre,
Nous changeons tous les jours d'écharpes, de drapeaux,
Réprouvant sans connaître, exaltant sans comprendre,
Mais sincères et droits, et le monde, à tout prendre,
Aime en nous jusqu'à nos défauts.
Qui donc n'eût des Rufins flagellé l'imposture ?
Qui n'eût vilipendé ces histrions sans foi
Pétris d'astuce et de luxure,
Ces sicaires gagés sur le meurtre et l'effroi
D'un nocturne larron fondant la dictature,
Ces prévaricateurs aux genoux d'un parjure
Brisant le glaive de la loi ?
Qui n'eût honni ces camps où la jeune milice
Sous des chefs désœuvrés n'apprenait à grands frais
Que l'indiscipline et le vice ;
Et les nuits de Compiègne, et les boudoirs secrets
Où, de nos dieux blasés nauséabond caprice,
La Thérésa mimait, populacière actrice,
Ses refrains chers aux cabarets ;
Ces Robins chamarrés, proxénètes infâmes,
A l'envi l'un de l'autre au sérail du sultan
Menant leurs filles ou leurs femmes,
Nos Laïs épiant la clef du chambellan,
Nos escrocs blasonnés escomptent leurs réclames,
Nos élus, en dépit de fastueux programmes,
Vendant leurs votes à l'encan ?
La Prusse est façonnée aux humbles déférences,
Aux génuflexions, aux mystiques maintiens,
Aux mécaniques révérences ;
Mais ce viril respect qui fait les citoyens,
Et qui, sans rien donner aux vaines apparences,
Règle sur la vertu ses libres préférences,
N'est connu de toi ni des tiens.
Timour eût respecté ces bourgeois héroïques,
Ces obscurs champions sans vergogne insultés
Par tes pamphlétaires bibliques,
Et ces filles des champs, ces filles des cités
Qui, sans faste et sans bruit, dignes des temps antiques,
Armant frères, époux, fiancés, fils uniques,
Bravent la mort à leurs côtés.
Ce serf émancipé qui, l'égal de ses maîtres,
Marche fier et relève un drapeau glorieux
Foulé sous les pieds de tes reîtres,
Ce noble qui du nom garde un culte pieux,
Ce chrétien qui, conduit et béni par ses prêtres,
Défend le sol auguste où dorment ses ancêtres,
N'est qu'un sacrilège à tes yeux !
Qu'importe ? Pour panser la mortelle blessure
Qu'inflige leur constance à ton orgueil surpris,
En vain tu vomiras l'injure :
Guerriers improvisés, nos imberbes conscrits
De notre défaillance ont lavé la souillure,
Et de leur sang versé chez la race future
La gloire acquittera le prix.
Dans nos villes pourtant la Discorde fatale,
O honte ! sous les yeux des Teutons triomphants,
Secouait sa torche infernale ;
Du lointain Canada tandis que les enfants,
Des Cartier, des Champlain postérité loyale,
Comme un essaim fidèle à la ruche natale,
Revenaient mourir dans nos rangs,
De nos envahisseurs ignoble auxiliaire,
Le Jacobin maudit sur nous s'est abattu,
Traînant sa horde incendiaire ;
Dénigrant, proscrivant honneur, talent, vertu,
A l'appel d'un Blanqui, d'un Pyat, d'un Millière,
Stipendiés par toi, rangés sous ta bannière,
Pour toi nos clubs ont combattu.
Ah ! tu prétends que Dieu des bourreaux est complice,
Que des bûchers lui-même il allume les feux
Et qu'il bénit le sacrifice !
Féroce illuminé, sois César si tu veux ;
Mais sache que le Ciel apprête ton supplice,
Et que, pour te détruire, à sa lente justice
Il suffit d'exaucer tes vœux.
Marchepieds de ce trône où ta superbe aspire,
Quand, pour t'y mieux guinder, les rois courbent le dos,
Le sage au désert se retire,
Et prenant en pitié ces hochets féodaux
Que la morgue inventa, que la bassesse admire,
Se rit de l'insensé qui croit du Saint-Empire
Rajeunir les vieux oripeaux.
Il croulera dans peu ce tréteau qu'on redore ;
De la France meurtrie il se peut qu'un lambeau
Reste au tigre qui la dévore ;
Mais son génie est sauf et survit au tombeau :
Aux rameaux du vieux tronc la sève bout encore,
Et peut-être demain d'une plus belle aurore
Verrons-nous luire le flambeau.