La Sauterelle

By Maurice Rollinat

Written 1883-01-01 - 1883-01-01

Sa tête a l'air d'être en bois peint,

Malgré ses mandibules moites ;

Elle a l'œil gros comme un pépin.

Pareille aux bêtes en sapin,

Mouton, cheval, bœuf et lapin,

Que les enfants ont dans des boîtes,

Sa tête a l'air d'être en bois peint,

Malgré ses mandibules moites.

Grise, elle a les ailes doublées

De rouge antique ou de bleu clair

Qu'on entrevoit dans ses volées

Brusques, ronflantes et tremblées.

Verte, ses jambes endiablées

Sont aussi promptes que l'éclair ;

Grise, elle a les ailes doublées

De rouge antique ou de bleu clair.

Elle saute sans nul effort

Les ruisselets et les ornières ;

Et son coup de cuisse est si fort

Qu'elle semble avoir un ressort.

Puis, quand elle a pris son essor

Autour des trous et des marnières,

Elle saute sans nul effort

Les ruisselets et les ornières.

La toute petite grenouille

La regarde et croit voir sa sœur,

Au bord du pacage qui grouille

De fougères couleur de rouille.

Dans sa rigole où l'eau gargouille,

Sur son brin de jonc caresseur,

La toute petite grenouille

La regarde et croit voir sa sœur.

Elle habite loin des marais,

Sous la feuillée, au pied du chêne ;

Dans les clairières des forêts,

Sur le chaume et dans les guérets.

Aux champs, elle frétille auprès

Du vieil âne tirant sa chaîne ;

Elle habite loin des marais,

Sous la feuillée auprès du chêne.

Nids de taupes et fourmilières,

Champignon rouge et caillou blanc,

Le chardon, la mousse et les lierres

Sont ses rencontres familières.

Sur les brandes hospitalières,

Elle vagabonde en frôlant

Nids de taupes et fourmilières,

Champignon rouge et caillou blanc.

Quand le soleil a des rayons

Qui sont des rires de lumière,

Elle se mêle aux papillons

Et cliquette avec les grillons ;

Elle abandonne les sillons

Et les abords de la chaumière,

Quand le soleil a des rayons

Qui sont des rires de lumière.

Cheminant, sautant, l'aile ouverte

Elle va par monts et par vaux,

Et voyage à la découverte

De quelque pelouse bien verte :

En vain, elle a plus d'une alerte

Parmi tant de pays nouveaux,

Cheminant, sautant, l'aile ouverte,

Elle va par monts et par vaux.

Son chant aigre est délicieux

Pour l'oreille des buissons mornes.

C'est l'acrobate gracieux

Des grands vallons silencieux.

Les liserons sont tout joyeux

En sentant ses petites cornes ;

Son chant aigre est délicieux

Pour l'oreille des buissons mornes.

Cauchemar de l'agriculteur,

Tu plairas toujours au poète,

Au doux poète fureteur,

Mélancolique observateur.

Beau petit insecte sauteur,

Je t'aime des pieds à la tête :

Cauchemar de l'agriculteur,

Tu plairas toujours au poète !