La señora pepe alba
Written 1884-01-01 - 1884-01-01
Lorsque je visitai Séville,
Mon triste cœur s’énamoura
D’une très-adorable fille
Qu’au théâtre on vous montrera ;
Mais si pour mieux la reconnaître,
Vous désirez d’elle un portrait,
Moi qui fus son seigneur et maître,
Je vous le ferai trait pour trait.
Elle est grande et brune et bien faite,
Les yeux à fondre des glaçons ;
Elle vous a des airs de tête
Qui vous font passer des frissons !
Sa lèvre, grenade fleurie,
Qu’ombrage à peine un fol duvet.
Laisse entrevoir, sans qu’on la prie.
De merveilleuses dents de lait ;
Sur le bord de sa lèvre rose,
La langue étroite d’un serpent
Montre son dard et se repose,
Et disparaît au même instant.
Le menton a cette fossette
Qui fait rêver les amoureux,
C'est de là que l’amour nous guette
Et nous rend fous, jeunes ou vieux.
Ses cheveux, que retient à peine
Une résille d’or, sont roux.
Plus drus et plus lourds que la laine
D’un mérinos noir andaloux.
Des poils de couleur indécise,
De la dent du peigne envolés,
Marbrent la nuque et laissent prise
Aux calculs des écervelés.
Elle a la gorge ferme et ronde.
Le tetin est un fruit vermeil :
On croirait voir sortir de l’onde
Le disque rouge du soleil.
De sa croupe amoureuse et forte.
Le mouvement précipité
Du meneo qui me transporte,
Vous promet la félicité ;
Enfin son œil plein de tendresse,
Flamboyant et chaud comme un four.
Semble provoquer les caresses
Et vous dire : Essaye à ton tour !
Telle, un beau jour, sous sa mantille
Je vis Pepe, la señora ;
C’est la plus admirable fille
Que jamais l’Espagne verra ;
Mais ne cherchez pas autre chose
Que le plaisir non débattu,
Dans cette maja brune et rose
Qui sourit et vous dit : Veux-tu ?
Car d’esprit, d’amour et de reste
Néant, dans ce corps engourdi !
La chère enfant, l’aimable peste
Que cette fille du Midi !
Son noble père — un fort brave homme.
Sacristain de la Giralda,
Pour une once d’or, — forte somme,
Un beau matin me l'accorda,
Et j'eus la faveur souveraine
De succéder, — trêve aux grands mots,
A la foule altière et sereine
De tous les nobles hidalgos.