La Soirée

By Théodore Banville

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Lorsqu'en revenant du rempart

Où, plein d'une foi chaleureuse,

Il a bien veillé pour sa part,

Le père quitte sa vareuse,

En voilà jusqu'au lendemain !

Il t'oublie, aigre vent qui souffles

Sur les talus, et, d'une main

Réjouie, il met ses pantoufles.

Après avoir dîné sans bruit,

Il regardera quelque estampe

Ou bien lira jusqu'à minuit

Aux douces clartés de la lampe,

Avec sa femme et ses enfants,

Amusant l'un d'eux sur sa jambe

Et voyant leurs fronts triomphants

Luire aux clartés du feu qui flambe.

Il caresse complaisamment

Cette jeune et chère couvée

Et suit avec un œil d'amant

Sa compagne enfin retrouvée,

Qui, charmante en sa floraison,

Sous le clair regard qui l'admire

Se promène dans la maison

Qu'elle éclaire de son sourire.

Alors le père tout heureux

Ne regrette ni les théâtres,

Où des cailloux aventureux

Ornaient de fausses Cléopâtres,

Ni les cafés, plus laids encor,

Où des Phrynés aux blancheurs mates

Flamboyaient sous leurs cheveux d'or,

Comme des bêtes écarlates.

Plus de cercles, où par monceau

L'or tombait, et ruisselait comme

L'eau méprisable du ruisseau !

La femme a retrouvé son homme,

Et chacun reste avec les siens,

Riant à l'enfant qui babille,

Grâce à messieurs les Prussiens,

Qui nous ont rendu la famille !