La source dans les bois d***

By Alphonse Lamartine

Written 1830-01-01 - 1830-01-01

Source limpide et murmurante

Qui de la fente du rocher

Jaillis en nappe transparente

Sur l'herbe que tu vas coucher ;

Le marbre arrondi de Carrare,

Où tu bouillonnais autrefois,

Laisse fuir ton flot qui s'égare

Sur l'humide tapis des bois.

Ton dauphin verdi par le lierre

Ne lance plus de ses naseaux,

En jets ondoyants de lumière,

L'orgueilleuse écume des eaux.

Tu n'as plus pour temple et pour ombre

Que ces hêtres majestueux

Qui penchent leur tronc vaste et sombre

Sur tes flots dépouillés comme eux.

La feuille que jaunit l'automne

S'en détache et ride ton sein,

Et la mousse verte couronne

Les bords usés de ton bassin.

Mais tu n'es pas lasse d'éclore ;

Semblable à ces cœurs généreux

Qui, méconnus, s'ouvrent encore

Pour se répandre aux malheureux.

Penché sur ta coupe brisée,

Je vois tes flots ensevelis

Filtrer comme une humble rosée

Sous les cailloux que tu polis.

J'entends ta goutte harmonieuse

Tomber, tomber, et retentir

Comme une voix mélodieuse

Qu'entrecoupe un tendre soupir.

Les images de ma jeunesse

S'élèvent avec cette voix ;

Elles m'inondent de tristesse,

Et je me souviens d'autrefois.

Dans combien de soucis et d'âges,

O toi que j'entends murmurer !

N'ai-je pas cherché tes rivages

Ou pour jouir ou pour pleurer *

A combien de scènes passées

Ton bruit rêveur s'est-il mêlé ?

Quelle de mes tristes pensées

Avec tes flots n'a pas coulé ?

Oui, c'est moi que tu vis naguères.

Mes blonds cheveux livrés au vent.

Irriter les vagues légères

Faites pour la main d'un enfant.

C'est moi qui, couché sous les voûtes

Que ces arbres courbent sur toi.

Voyais, plus nombreux que tes gouttes

Mes songes flotter devant moi.

L'horizon trompeur de cet âge

Brillait, comme on voit, le matin,

L'aurore dorer le nuage

Qui doit l'obscurcir en chemin.

Plus lard, battu par la tempête.

Déplorant l'absence ou la mort,

Que de fois j'appuyai ma tête

Sur le rocher d'où ton flot sort !

Dans mes mains cachant mon visage,

Je te regardais sans te voir,

Et, comme des gouttes d'orage,

Mes larmes troublaient ton miroir.

Mon cœur, pour exhaler sa peine,

Ne s'en fiait qu'à tes échos,

Car tes sanglots, chère fontaine.

Semblaient répondre à mes sanglots.

Et maintenant je viens encore,

Mené par l'instinct d'autrefois,

Écouter ta chute sonore

Bruire à l'ombre des grands bois.

Mais les fugitives pensées

Ne suivent plus tes flots errants,

Comme ces feuilles dispersées

Que ton onde emporte aux torrents ;

D'un monde qui les importune

Elles reviennent à ta voix,

Aux rayons muets de la lune,

Se recueillir au fond des bois.

Oubliant le fleuve où t'entraîne

Ta course que rien ne suspend ;

Je remonte, de veine en veine,

Jusqu'à la main qui te répand.

Je te vois, fille des nuages,

Flottant en vagues de vapeurs,

Ruisseler avec les orages

Ou distiller au sein des fleurs.

Le roc altéré te dévore

Dans l'abîme où grondent tes eaux,

Où le gazon, par chaque pore,

Boit goutte à goutte tes cristaux.

Tu filtres, perle virginale,

Dans des creusets mystérieux,

Jusqu'à ce que ton onde égale

L'azur étincelant des cieux.

Tu parais ! le désert s'anime ;

Une haleine sort de tes eaux,

Le vieux chêne élargit sa cime

Pour t'ombrager de ses rameaux.

Le jour flotte de feuille en feuille,

L'oiseau chante sur ton chemin ;

Et l'homme à genoux te recueille

Dans l'or, ou le creux de sa main.

Et la feuille aux feuilles s'entasse,

Et fidèle au doigt qui t'a dit :

Coule ici pour l'oiseau qui passe !

Ton flot murmurant l'avertit.

Et moi, tu m'attends pour me dire

Vois ici la main de ton Dieu !

Ce prodige que l'ange admire,

De sa sagesse n'est qu'un jeu.

Ton recueillement, ton murmure,

Semblent lui préparer mon cœur ;

L'amour sacré de la nature

Est le premier hymne à l'auteur.

A chaque plainte de ton onde,

Je sens retentir avec toi

Je ne sais quelle voix profonde

Qui l'annonce et le chante en moi.

Mon cœur grossi par mes pensées.

Comme les flots dans ton bassin,

Sent, sur mes lèvres oppressées.

L'amour déborder de mon sein.

La prière brûlant d'éclore,

S'échappe en rapides accents,

Et je lui dis : Toi que j'adore,

Reçois ces larmes pour encens.

Ainsi me revoit ton rivage

Aujourd'hui, différent d'hier ;

Le cygne change de plumage,

La feuille tombe avec l'hiver.

Bientôt tu me verras peut-être,

Penchant sur toi mes cheveux blancs,

Cueillir un rameau de ton hêtre.

Pour appuyer mes pas tremblants.

Assis sur un banc de ta mousse,

Sentant mes jours prêts à tarir,

Instruit par ta pente si douce,

Tes flots m'apprendront à mourir !

En les voyant fuir goutte à goutte,

Et disparaître flot à flot,

Voilà, me dirai-je, la route

Où mes jours les suivront bientôt.

Combien m'en reste-t-il encore ?

Qu'importe ? Je vais où tu cours ;

Le soir, pour nous, touche à l'aurore :

Coulez, ô flots, coulez toujours !