La statue

By Émile Grimaud

Written 1870-01-01 - 1870-01-01

Et moi, je veux aussi tresser une couronne,

Pour orner ton socle immortel,

Image de Strasbourg, qu'un grand culte environne,

Figure dont le front rayonne,

Et dont le piédestal se transforme en autel.

Nul enfant de la France, ô symbole de pierre,

Idéal de l'honneur guerrier,

Qui ne sente des pleurs couler de sa paupière,

A te voir ainsi, toute fière,

Sous cet amas de fleurs, de chêne et de laurier.

Nos désastres t'ont fait ces hautes destinées,

Ville aux stoïques défenseurs !

Point de foules jadis vers ta base entrainées

Et par le respect enchainées :

L'oubli t'enveloppait comme tes blanches sœurs

Tu restes immobile et non pas impassible :

Un cœur, un esprit sont en toi.

Tes yeux ayant le don de saisir l'invisible,

Devant notre avenir terrible,

Ta face, déjà pâle, était blême d'effroi.

Nuit et jour, à tes pieds, sur cette immense place,

Se croisaient et pas et clameurs.

Des piétons et des chars quand tu suivais la trace,

Tu songeais : « Le présent efface

» Les vertus des aïeux et leurs viriles mœurs.

» Quels nobles sentiments survivent dans les âmes ?

» Le bien a cessé d'émouvoir ;

» Les saints lieux sont déserts et pleins les lieux infâmes…

» Où vont ces jeunes gens, ces femmes ?

» Des milliers au plaisir ; quelques-uns au devoir ! »

Et ton bandeau mural, générale statue,

Pesait plus lourd sur ton beau front ;

Le courroux soulevant ta pensée abattue :

« Le voilà, celui qui nous tue !

» Celui qui nous prépare un éternel affront !… »

O palais ! où brilla la majesté française,

Demeure des rois les plus grands !

Il l'ouvrit à la Honte : elle y trônait à l'aise…

Et nous, sur qui la Honte pèse,

Nous l'avons acceptée en lâches, dix-huit ans !

Cet homme !… on passerait sa vie à le maudire,

A le marquer d'un vers ardent !…

Mais à son tribunal l'Histoire va traduire

Ce règne, qui sut nous conduire

Du crime de décembre au crime de Sedan !

Honte, crimes, que tout retombe sur sa tête !

Soyez, remords, ses seuls bourreaux…

et nous, sur qui César attira la tempête,

Expions ; que chacun répète :

« Ou vainqueur ou vaincu, je dois être un héros ! »

Pour que le temps jamais, ô Strasbourg, ne l'entaille,

Nous changeons ta pierre en airain ;

Et nous te salûrons, après chaque bataille,

De nos drapeaux noirs de mitraille :

Le culte de l'HONNEUR en France est souverain.