La statue de kleber

By Aimé Camp

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

La nuit règne ; elle est sans étoiles.

Les bombes se suivent dans l’air,

Et, jetant un sinistre éclair,

De l’ombre déchirent les voiles.

Contre nous valeureux soldats

La trombe de fer est hurlante.

La Cathédrale chancelante

Sonne d’elle-même les glas.

La mort prend d’effrayantes formes ;

Femmes, enfants sont écrasés ;

Les édifices embrasés

S’écroulent en débris énormes.

Ton cœur dans le bronze, ô Kléber,

Tressaille, ton regard s’effare

Devant ce spectacle barbare,

Devant ces horreurs de l’enfer.

Tu rêvais, ô héros du Caire,

Que le vertige de l’effroi

Courbait, frissonnants, devant toi

Et Mameluck et Janissaire.

Voilà que, sur ton piédestal

La chute de Strasbourg t’éveille.

Ce cri de douleur, ô merveille !

Sort de tes lèvres de métal :

« Que vois-je ? Quoi ! Strasbourg est une immense tombe.

Je songeais au passé sous mon masque d’airain.

Mes songes glorieux coulaient comme le Rhin.

Ils s’effacent au bruit de ma cité qui tombe.

« Qu’êtes-vous devenus, beaux jours évanouis,

Quand, ouvrant l’avenir, la Jeune République,

Des rivages d’Europe à la terre biblique,

Attirait les regards des peuples éblouis ?

« Comme l’astre émergeant des abîmes de l’onde ;

Elle jetait au loin d’immortelles clartés.

Les nuages fuyaient de nos cieux écartés,

Et sa lumière était l’espérance du monde.

« Les despises émus tombaient à nos genoux.

Nous étions élevés tous à la même école :

Hoche, Marceau, Desaix, et le vainqueurs d’Arcole ;

Qui depuis… Mais alors il n’était qu’un de nous.

« Nos fronts se couronnaient de gloire plébéienne,

Fils du peuple, sans pain, revêtus de haillons,

Nos soldats repoussaient les nombreux bataillons

Que déchaînaient les rois de Berlin et de Vienne.

« La France aux nations disait : Nous sommes sœurs ;

Sa foudre proclamait les droits sacrés de l’homme.

Porté des bords du Rhin jusqu’aux échos de Rome,

Son hymne de combat troublait les oppresseurs.

« Et maintenant, Français, qu’est-ce qu’on vous demande ?

Mon Alsace adorée… Ah ! répondez-leur : Non.

Répondez par le glaive et la voix du canon,

Et brisez sous vos pieds cette audace Allemande.

« Des vainqueurs de Fleurus et d’heliopolis

Enfants, vous châtierez, tant de sanglants scandales ;

Si les envahisseurs sont de cruels vandales,

Vous, vous ne serez pas de Romains amollis.

« La sainte Liberté pour vous se lève encore,

Et sa voix vous rappelle aux antiques vertus ;

Son souffle a ranimé tous les cœurs abattus ;

Il rendra la victoire au drapeau tricolore.

« O ma chère Patrie, ô France, ô Niobé !

Tu ceindras de nouveau ton brillant diadème,

En vain tes insultes te lancent l’anathème ;

Le sceptre de tes mains n’est pas encore tombé.

« Et toi, sur des débris assise, ô cité veuve,

O ma mère, Strasbourg, tes malheurs finiront.

Tu te relèveras, gardienne du grand fleuve,

Et le sang des germains lavera ton affront.»

De cet héroïque prophète

La parole aux cieux se perdit ;

Mais plus d’un soldat l’entendit :

Mon humble lyre la répète.