La statue

By Camille Saint-Saëns

Written 1890-01-01 - 1890-01-01

Le sculpteur modèle l’argile ;

Puis, prenant le marbre indocile,

Le pétrit dans sa main habile

Avec un patient effort ;

Ou bien sous sa fière tutelle

Il soumet le bronze rebelle :

Si la matière en est moins belle,

Pour vaincre le temps il est fort ;

Et contre ce temps qui le tue

L’Homme en vain lutte et s’évertue,

Quand, bronze ou marbre, la statue

Immobile, impassible, voit

De son œil fixe et sans prunelle

Passer les siècles devant elle

Et s’avancer l’ombre éternelle

Qui sur le passé toujours croît.

Tristes autels où se consume

Un reste de tison qui fume,

Enfoncez-vous dans cette brume

Où le soleil ne luira plus !

Les dieux meurent : leurs temples vides

Sont comme ces déserts arides

Où frissonnaient jadis les rides

Des grands océans disparus ;

Mais l’Art a conservé l’image

Du dieu que vénérait le mage

Et que le fou comme le sage

Venait adorer en tremblant :

Ce n’est plus le dieu qu’on adore ;

C’est sa forme vivante encore,

C’est la Beauté, divine aurore

Sortant, pure, du marbre blanc !