La suisse
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
Voici la saison de clémence !
Laboureur, prends le soc en main ;
A la glèbe unis la semence.
Toi, soleil, bénis leur hymen.
La terre a craint un éternel veuvage,
En fossoyeurs se changeaient les colons ;
Mais, pour fermer cette ère de ravage,
Un peuple ami dépouille ses vallons.
La France eut des jours de richesse.
Des États oublieux l'ont su.
L'ennemi même qui l'oppresse
Pourrait dire le pain reçu.
Booz connaît la disette cruelle
Dans ses champs, où le pauvre a tant glané.
Honneur à Ruth ! elle offre sa javelle,
Elle sourit au maître infortuné.
O Suisse ! ô terre généreuse !
Ton cœur ici s'est révélé
Insensible à la force heureuse,
Épris du courage accablé !
Sans écouter siffler la calomnie,
Pour nos vaincus tu parais ton berceau.
Les fils errants du chantre d'Athalie
Ont dû la vie aux neveux de Rousseau.
Qu'on aime à deviner en rêve
Tes lacs, tes monts et tes torrents !
Là-bas les ennemis font trêve
Et mêlent leurs flots émigrants.
Là-bas, surtout, aucune ombre de maître
N'ose infecter l'âme du pèlerin.
Suisses, jamais nul n'a pu vous soumettre :
Le Devoir seul est votre souverain.
Vos dons consolent la nature.
Elle a trop gémi sous le poids
Des guerres qui, pour leur pâture,
Épuisaient bourgs, prés, champs et bois.
Le blé tombant de vos mains fraternelles
En verts parfums bientôt aura germé.
Le vent de France en chargera ses ailes,
Et vous prépare un message embaumé.
Chaque grain d'une gerbe est père ;
La gerbe aura mille épis mûrs.
On verra l'aisance prospère
Des ruines relever les murs.
Et quand viendront les tempêtes neigeuses,
A leur foyer, tranquilles, les époux
Réveilleront, des luttes orageuses,
Deux souvenirs… Le vôtre sera doux !
Dans le destin qui nous afflige
Renaissent d'antiques vertus
Par qui reprendront leur prestige
Nos drapeaux, hélas ! abattus.
Sur le Jura les feux de délivrance
Luiront un jour ; mais alors point d'oubli !
Ils vous peindront l'amitié de la France,
Et leur reflet salûra le Grûtli.