La sulamite

By Charles Millevoye

Written 1801-01-01 - 1815-01-01

« O vierges de Sion ! ô mes douces compagnes !

Ne l'avez-vous pas vu descendre des montagnes,

Brillant comme un rayon de l'astre du matin ?

Dites-moi sur quel bord, vers quel sommet lointain

Ses chameaux vont paissant une herbe parfumée ?

Sont-ils sous les palmiers de la verte Idumée,

Ou sous le frais abri des rochers de Sanir ?

Mais, hélas ! si longtemps qui peut le retenir ?

Délices de mes jours ! loin de toi mon image

A-t-elle fui, pareille au mobile nuage ?

Ai-je cessé déjà d'être belle à tes yeux ?

Oh ! reviens : j'ai cueilli des fruits délicieux ;

Tout est pour toi. Reviens ; que ton bras me soutienne ;

Que ma main tendrement frémisse dans la tienne.

Versez des fleurs : je veux jusques à son retour

Reposer sur des fleurs, car je languis d'amour.

Non, non, n'espérez pas que longtemps je sommeille ;

Pour moi plus de repos : je dors, et mon cœur veille.

Mon œil appesanti, lentement soulevé,

A cherché mon amant et ne l'a point trouvé. »

Elle dit, et s'endort. Vers la plaine odorante,

Non moins prompt que le daim cherchant la biche errante,

Voilà que, l'œil ardent, accourt le bien-aimé !

Son sourire est céleste et son souffle embaumé.

« Jeunes vierges ! au nom de la biche légère,

Laissez-la reposer sur la molle fougère.

Ne la réveillez pas ! sans doute en ce moment

Un songe heureux lui peint le retour de l'amant :

Son front rougit, son sein palpite… elle s'éveille.

Épouse de mon cœur ! de ta bouche vermeille

Ma bouche a quelque temps respiré la fraîcheur :

Que ton haleine est douce, épouse de mon cœur !

Au voyageur, errant depuis l'aube naissante,

Moins douce est d'Engaddi la grappe jaunissante.

Ton corps souple est rival du jeune et beau palmier ;

Tes yeux voluptueux sont les yeux du ramier,

Et l'émail de tes dents est plus blanc que la laine

De l'agneau qu'a baigné la limpide fontaine. »

« O plaisir ineffable ! ô pur ravissement !

Que la voix de l'époux retentit doucement !

Que sa parole aimable a d'empire et de charmes !

Arrêtez-vous, mes pleurs ! Fuyez, sombres alarmes !

Fuyez, épargnez-moi, souffle des aquilons !

Je suis la fleur des champs et le lis des vallons. »

« Des autans orageux ne crains plus la furie,

Mon amante, ma sœur, ma colombe chérie !

Tés regards et ta voix enivrent ton époux ;

Car ta voix est sonore et tes regards sont doux. »

« Mon amant est pour moi l'ormeau de la colline.»

« Mon amante a l'éclat de la cité divine.

Comme un cèdre au-dessus de l'aride buisson,

Tu brilles au milieu des filles de Sion. »

« Comme l'humble arbrisseau rentre dans la bruyère

Quand le pin .jusqu'aux cieux lève sa tète altière,

Les enfants d'Israël s'abaissent devant toi.

Tes rameaux caressants se sont penchés vers moi ;

J'ai dormi sous ton ombre, et ma lèvre amoureuse

A goûté de tes fruits la fraîcheur savoureuse.

Revenez, chants d'amour ! mes lugubres concerts

N'iront plus désormais attrister nos déserts.

O vierges de Sion ! ô mes douces compagnes !

J'ai vu le bien-aimé descendre des montagnes. »