La sultane favorite

By Victor Hugo

Written 1829-01-01 - 1829-01-01

N'ai-je pas pour toi, belle juive,

Assez dépeuplé mon sérail ?

Souffre qu'enfin le reste vive :

Faut-il qu'un coup de hache suive

Chaque coup de ton éventail ?

Repose-toi, jeune maîtresse ;

Fais grâce au troupeau qui me suit.

Je te fais sultane et princesse :

Laisse en paix tes compagnes, cesse

D'implorer leur mort chaque nuit.

Quand à ce penser tu t'arrêtes

Tu viens plus tendre à mes genoux ;

Toujours je comprends dans les fêtes

Que tu vas demander des têtes

Quand ton regard devient plus doux.

Ah ! jalouse entre les jalouses !

Si belle avec ce cœur d'acier !

Pardonne à mes autres épouses.

Voit-on que les fleurs des pelouses

Meurent à l'ombre du rosier ?

Ne suis-je pas à toi ? qu'importe,

Quand sur toi mes bras sont fermés,

Que cent femmes qu'un feu transporte

Consument en vain à ma porte

Leur souffle en soupirs enflammés ?

Dans leur solitude profonde,

Laisse-les t'envier toujours ;

Vois-les passer comme fuit l'onde ;

Laisse-les vivre : à toi le monde,

À toi mon trône, à toi mes jours !

À toi tout mon peuple qui tremble !

À toi Stamboul qui, sur ce bord

Dressant mille flèches ensemble,

Se berce dans la mer, et semble

Une flotte à l'ancre qui dort !

À toi, jamais à tes rivales,

Mes spahis aux rouges turbans,

Qui, se suivant sans intervalles,

Volent courbés sur leurs cavales

Comme des rameurs sur leurs bancs !

À toi Bassora, Trébizonde,

Chypre où de vieux noms sont gravés,

Fez où la poudre d'or abonde,

Mosul où trafique le monde,

Erzeroum aux chemins pavés !

À toi Smyrne et ses maisons neuves,

Où vient blanchir le flot amer !

Le Gange redouté des veuves !

Le Danube qui par cinq fleuves

Tombe échevelé dans la mer !

Dis, crains-tu les filles de Grèce ?

Les lys pâles de Damanhour ?

Ou l'œil ardent de la négresse

Qui, comme une jeune tigresse,

Bondit rugissante d'amour ?

Que m'importe, juive adorée,

Un sein d'ébène, un front vermeil !

Tu n'es point blanche ni cuivrée :

Mais il semble qu'on t'a dorée

Avec un rayon de soleil.

N'appelle donc plus la tempête,

Princesse, sur ces humbles fleurs ;

Jouis en paix de ta conquête,

Et n'exige pas qu'une tête

Tombe avec chacun de tes pleurs !

Ne songe plus qu'aux frais platanes

Au bain mêlé d'ambre et de nard,

Au golfe où glissent les tartanes…

Il faut au sultan des sultanes ;

Il faut des perles au poignard !