La tête du page

By Edmond Haraucourt

Written 1885-01-01 - 1885-01-01

— « Ô mon brave écuyer, c’est-il loin de Paris ?

— Las, Madame, bien loin : n’y verrons pas l’aurore. »

Et les chevaux suaient d’ahan dans le froid gris.

— « Ô mon brave écuyer, c’est-il bien loin encore ? »

Les bons chevaux s’allaient mourant à tous relais.

— « Loin, dis-nous ? — N’y viendrons pour voir le jour éclore…

— Ah ! malheur sur le Roi, son duc et ses varlets

Qui mènent à trépas les pages de grand race,

Les beaux fils qui la veille atornaient leur palais ! »

Un mont passa. Le temps fuyait. — « Si n’ai sa grâce,

Mon frère sera mort avant qu’il soit demain,

Mort, mon doux petit frère avant que je l’embrasse…»

Le col du destrier se tendait sous sa main,

Blanc d’efforts. L’air sifflait. — « Est-ce loin que nous sommes ? »

Et les sabots de fer claquaient sur le chemin.

— « As-tu pris mes joyaux, de l’or en larges sommes ?»

Un lac passa. — « Maudits les rois, les rois maudits,

Et que Dieu juge un jour ceux qui jugent les hommes ! »

Hop ! Hop ! L’aube teinta le bord des cieux blondis…

— « Des murs, là-bas, vois-tu ? — Non, c’est un bois qui houle…

— À qui le sauvera je rends mon paradis ! »

Le jour montait. — « J’entends les clameurs de la foule,

Des voix, des pas, le son des cloches au lointain !

— Madame, c’est le bruit d’un grand fleuve qui coule. »

Ils vont, l’aurore, ouvrant ses tentes de satin,

Pose à leurs cheveux froids des baisers de rosée,

Et la ville apparaît dans l’air flou du matin.

Ils ont passé sous la voûte fleurdelisée.

— « La prison ? Le palais ? » Une vieille, à mi-voix,

Dit : « Pauvre enfant, sa tête était toute frisée… »

— « Que font ces gens autour de ces piliers de bois ?…

Mon frère ! » L’homme rouge a retroussé ses manches,

— « Grâce ! Arrêtez ! » Le crâne a rebondi deux fois.

Déjà la dame était à genoux sur les planches :

Elle prit dans ses doigts le front pourpre et glissant ;

Blanche, elle mit sa lèvre aux lèvres déjà blanches,

Et la face sourit dans ses larmes de sang.