La tête et la queue du serpent

By Jean de La Fontaine

Written 1678-01-01 - 1694-01-01

Le serpent a deux parties

Du genre humain ennemies,

Tête et queue ; et toutes deux

Ont acquis un nom fameux

Auprès des Parques cruelles :

Si bien qu'autrefois entre elles

Il survint de grands débats

Pour le pas.

La tête avoit toujours marché devant la queue.

La queue au ciel se plaignit,

Et lui dit :

Je fais mainte et mainte lieue

Comme il plaît à celle-ci :

Croit-elle que toujours j'en veuille user ainsi ?

Je suis son humble servante.

On m'a faite, Dieu merci,

Sa sœur, et non sa suivante.

Toutes deux de même sang,

Traitez-nous de même sorte :

Aussi bien qu'elle je porte

Un poison prompt et puissant.

Enfin, voilà ma requête :

C'est à vous de commander

Qu'on me laisse précéder,

À mon tour, ma sœur la tête.

Je la conduirai si bien,

Qu'on ne se plaindra de rien.

Le ciel eut pour ses vœux une bonté cruelle.

Souvent sa complaisance a de méchants effets.

Il devroit être sourd aux aveugles souhaits.

Il ne le fut pas lors ; et la guide nouvelle,

Qui ne voyoit, au grand jour,

Pas plus clair que dans un four,

Donnoit tantôt contre un marbre,

Contre un passant, contre un arbre ;

Droit aux ondes du Styx elle mena sa sœur.

Malheureux les États tombés dans son erreur !