La toile tombe
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
Qu’on est bien au village après tant de combats !
Voici qu’avril revient… Laboureurs et soldats
Se réchauffent au feu de la fête éternelle.
Qu’il fait bon de te revoir, babillarde hirondelle !
Quand tu partis, petite, en nos champs dévastés
La guerre promenait ses flambeaux détestés.
L’incendie allumait le toit humble et tranquille
D’où s’échappassent trois fois ta couvée indocile,
Et l’hiver approchait ; de poignantes clameurs
Montaient au ciel éteint et sourd à nos douleurs.
Tu t’envolas craintive aux rivages d’Afrique
Pour conter à l’ibis, oiseau mélancolique,
La funeste aventure où la France mourait
Et les exploits pieux que Guillaume entassait,
La cité bombardée ainsi que la chaumière,
Le trône renversé dans un flot de poussière,
Ton nid, hélas ! détruit, le règne des vautours
Succédant tout à coup à l’ère des beaux jours.
Je voudrais bien savoir sur cette œuvre tragique
L’opinion des noirs, des sauvages d’Afrique.
Aux préceptes « chrétiens » l’émissaire allemand
A-t-il su convertir et Caffè et Musulman ?
Te voici revenue, ô gentille hirondelle !
Malgré tant de revers tu nous restes fidèle.
Salut à toi, salut ! Va construire au clocher
Un gîte d’où l’enfer pourrait seul t’arracher.
Comme toi je reviens plein d’angoisse au village
Comme toi j’ai souffert et, battu par l’orage,
Je rentre tout meurtri sous mon toit dépouillé,
Heureux de m’y revoir — mais le cœur désolé.
Ah ! la lutte fut longue et terrible et cruelle ;
La mort a parcouru la France à tire-d’aile.
Nous rentrons, mais, tristesse ! ils ne reviendront pas
Ceux que le plomb coucha dans l’ombre du trépas.
Pauvre patrie en deuil, à l’opprobre livrée,
Par quel vengeur, bientôt, seras-tu délivrée ? !!…
Quels qu’ils soient, je repousse aujourd’hui les sauveurs
Qui nous feraient payer par du sang leurs faveurs.
Je suis sorti vivant de cet affreux carnage
Et dans mon cœur blessé si quelque espoir surnage,
C’est qu’après tant d’horreurs les peuples attentifs
Ne s’enchaineront plus aux pieds des rois, captifs.
Vous murmurez, garçons !… — Protestez, camarades !
Pour moi, je me refuse à ces vaines parades
Où les peuples sanglants, ivres et furieux,
Se proposent un but louche et mystérieux,
Jonchant de leur dépouille une pauvre province
Qu’on donne — pour vingt ans — à quelque mauvais prince.
— « Nous la reprendrons bien, » dites-vous à présent,
« Ils nous faut la revanche et vite — c’est pressant. »
Morbleu ! moi je dis non. C’est déjà trop de guerre ;
J’ai bien conquis le droit d’être moins téméraire.
Pendant cinq mois, mes gars, dans la Franche-Comté
J’ai fait la chasse au diable et, ma foi, cet été,
Je voudrais, s’il vous plaît, m’occuper de semailles,
Des foins, de mes moutons, chanter aux épousailles,
Oublier, s’il se peut, avec vous, mes amis,
Les obus et l’affût, le cri des ennemis.
Le printemps luit. La paix, la paix nous est promise,
Et puis, vous le savez, nous n’avons plus Louise,
Ma sœur, ma pauvre sœur dont je causai la mort.
Frères, je le sens bien, le malheur rend moins fort.
Il nous fait réfléchir à mainte et mainte chose
Oubliée aux moments où l’on voit tout en rose.
Je partis en octobre et je revins hier.
Je partis courageux, vous me revoyez fier.
Mon colonel m’a dit : « Tu servis bien la France. »
On m’a donné la croix contre toute espérance.
Qu’importe tout cela ? Moi, garçon de seize ans,
Je ne cesserai pas de dire à vos enfans :
La guerre est odieuse ! Oh ! qu’elle soit maudite !
Au lieu de se fâcher, qu’on en finisse vite,
Qu’on proclame hautement que nous n’en voulons plus,
Que forts, bastions, mitraille ici sont superflus.
La revanche ! — Vraiment ? — Pourquoi donc la revanche ?
Pour submerger enfin notre vaisseau qui penche…
— Trop tard, heureusement. — Cueillons d’autres lauriers.
Laissons aux Allemands le titre de guerriers.
Il nous a couté cher et, par expérience,
Ils sauront, à leur tour, ce qu’il vaut à la France.
Que de lambeaux de chair aux buissons du chemin !
Écrivez nos exploits sur un fort parchemin,
Élevez au triomphe un monument superbe…
Et comptez les tombeaux qui se cachent sous l’herbe.
Partir, laisser les siens en proie à la douleur,
Se battre jour et nuit, voir l’ennemi vainqueur,
Obéir au sergent, servir le capitaine,
S’en aller au cachot pour la moindre fredaine,
Ne pas dormir ou bien se coucher sans manger,
Se dire qu’on irrite un despote étranger
Pendant que les Français, dans la guerre civile,
Usent le dernier feu de leur tête indocile.
Ma foi, je n’en veux plus. Je reste campagnard ;
J’abandonne gaîment le rôle de grognard.
Ah ! si je retrouvais seulement ma Louise !
Elle me croyait mort et s’en alla, soumise,
Demander ma dépouille aux échos incertains,
A travers le trépas elle tendait les mains
Au frère qu’on disait mort dans une ambulance.
Elle voulait aussi sa part de ma souffrance.
Laissant ma mère seule et, courant après moi,
En Suisse elle arriva, pleine d’un saint émoi,
Parcourut les cantons malgré l’hiver, la bise,
Visita les dépôts, explora mainte église,
Fouilla les lazarets comme les hôpitaux,
Redemandant son frère aux chefs, aux caporaux.
Nous, pendant sa recherche, à force de prudence,
Côtoyant la frontière et demeurant en France,
Nous traversions de nuit les pays envahis,
Mal venus des Français, par les Prussiens haïs.
Nous gagnâmes enfin Lyon par la Faucille.
Ma sœur apprit trop tard mon salut. Dans la ville
J’achetai par hasard je ne sais quel journal
Où l’on me réclamait par un avis banal.
J’avais écrit pourtant. Mais les lettres perdues
Laissaient au désespoir nos mères éperdues.
Quand Louise rentra rassurée au logis,
Elle y revint souffrant d’un mal qu’elle avait pris
Au contact empesté de l’armée en déroute.
Oh ! je sais maintenant ce que la guerre coûte !
Huit jours… et ce fut tout. Ma pauvre mère en pleurs
Se demande à présent que renaissent les fleurs
Si le ciel radieux compâtit à sa peine…
Ses regards désolés se perdent dans la plaine
Qu’elle voit se parer comme au dernier printemps.
Le zéphyr embaumé remplace les autans.
Sur les bords du sentier rougit la pâquerette
Tandis que la mésange, éplorée et seulette,
Gazouille un chant d’amour qui réjouit les bois…
Mais ce réveil insulte à notre âme aux abois.
Le tulipe, s’ouvrant, nous parait effrontée ;
On traiterait, je crois, la rose d’éhontée,
La feuille d’insolente, avec son vert criard,
Et le doux rossignol d’importun babillard.
L’autre jour, entendant Sylvain, à la fontaine,
Folâtrer en riant, avec sa Madelaine,
Ma mère dit : « Grand Dieu ! Ces jeunes gens, ont ri…
Des peines d’amitié qu’on est vite guéri !
Bientôt, seule, j’irai porter au cimetière
Le souvenir pieux de ma douleur entière,
Puis sonnera le jour… » — Elle n’acheva pas
Mais une heure, immobile, elle pria tout bas.
Que de maux, de chagrins, de familles en larmes !
et vous parlez, enfants, de reprendre les armes !
La revanche ! L’Alsace et le pays lorrain !
A la vengeance il faut aujourd’hui mettre un frein.
Laissez dormir encor la haine qui fermente :
Croyez-vous que toujours durera la tourmente ?
Ne frémissez-vous pas de cet auguste espoir
Qui, par avance, amis, dans l’ombre nous fait voir
La moisson de la foi, promise au cœur fidèle ?
Aussi vrai que ce soir nous revient l’hirondelle,
Le pays mutilé reprendra ses enfants,
Malgré les canons Krupp et les tons menaçants.
Parce qu’aux lois d’acier on fera, dans le monde,
Succéder les contrats avec lesquels se fonde
La seule paix durable et les sains compromis,
Dans ces temps les voisins seront tous des amis.
Oui, vous ne saurez plus où finit l’Allemagne ;
Au musée on mettra l’ombre de Charlemagne,
Puis son sceptre surtout — et sa couronne aussi.
Laissez agir le temps. Vous lui direz merci.
Qui donc pourrait ravir à jamais sa patrie
A qui la redemande, à qui pleure et s’écrie,
En la voyant aux mains de cruels ravisseurs :
« La France et l’Allemagne étaient autrefois sœurs,
Mais tant que vous fermez la porte de la cage,
Nos cœurs vous haïront pleinement, avec rage. »
Allez, le jour viendra — peut-être est-il prochain —
Où les peuples, vainqueurs, se donneront la main.
Assez de sang perdu, de mensonges, de gloire,
Il nous reste à gagner la suprême victoire,
La victoire chrétienne et de la charité.
C’est assez bavardé sur la fraternité.
Le moment est venu de la mettre en pratique.
Sans elle ni succès, ni lois, ni république.
Oui, la gloire est trompeuse et vous avez assez
De batailles, de croix, de héros trépassés.
On vous a pris l’Alsace — à vous, vainqueurs du monde !!…
C’est par l’amour, mes fils, que le bonheur se fonde.
Austerlitz, Magenta. — Waterloo, puis Sedan.
Faites votre calcul et voyez le bilan.
Eh quoi ! tant de travail perdu ! Les cités vides,
Le commerce arrêté, les conquérants avides,
L’atmosphère empestée et les cœurs irrités…
L’énumération ne vous a point flattés.
Tant pis… ou bien tant mieux, car, bien sûr, elle est vraie
Et vous séparez le bon grain de l’ivraie.
Donc, ne me parlez pas de prendre le fusil ;
La bêche, voyez-vous, est un meilleur outil.
Semez vos champs. Laissez, laissez prendre au génie
En industrie, en art une place bénie.
Ne nous déchirons plus… aidons aux malheureux.
Respectez le passé, vénérez vos aïeux,
Pensez à l’avenir. Oubliez l’injustice.
Entrez résolument dans la nouvelle lice
Et le monde étonné saura vite applaudir.
Vous verrez le vieux chêne au soleil reverdir.
Pâques ! jour glorieux, pacifique dimanche,
Inspire aux opprimés la divine revanche !