La triste histoire de Li-Hung Fong

By Louis Dantin

Written 1932-01-01 - 1932-01-01

Avez-vous remarqué comm' les Chinois sont seuls ?Avez-vous remarqué comm' les Chinois sont seuls ?

Quand je les vois fourbissant leur ling'rieQuand je les vois fourbissant leur ling'rie

Au fond de leur buanderie,Au fond de leur buanderie,

Ils m'font l'effet d'être aussi seulsIls m'font l'effet d'être aussi seuls

Que des r'venants qui r'pass'raient leurs linceuls.Que des r'venants qui r'pass'raient leurs linceuls.

Ce sont des gens bien pacifiques,Ce sont des gens bien pacifiques,

Polis, serviabl's à la pratique ;Polis, serviabl's à la pratique ;

Tout c'qu'ils vous d'mand'nt, c'est quelques sousTout c'qu'ils vous d'mand'nt, c'est quelques sous

Pour rendre immaculés vos d'ssous.Pour rendre immaculés vos d'ssous.

Ils n'ont pas d'ennuyeus' faconde ;Ils n'ont pas d'ennuyeus' faconde ;

Ils sont doux, ils n'enguel'nt pas l'monde,Ils sont doux, ils n'enguel'nt pas l'monde,

Pas mêm' les jeun's civilisésPas mêm' les jeun's civilisés

Qui leur ficht'nt des carreaux brisésQui leur ficht'nt des carreaux brisés

Et jett'nt d'la boue dans leur étuve :Et jett'nt d'la boue dans leur étuve :

Ils n'dis'nt leur colèr' qu'à leur cuve.Ils n'dis'nt leur colèr' qu'à leur cuve.

Les journaux n'port'nt pas en pavois :Les journaux n'port'nt pas en pavois :

« L'crim' sensationnel d'un Chinois ! »« L'crim' sensationnel d'un Chinois ! »

Si parfois un diable ataviqueSi parfois un diable atavique

Réveill' dans leur âm' flegmatiqueRéveill' dans leur âm' flegmatique

L'esprit féroç' de quéqu's aïeux,L'esprit féroç' de quéqu's aïeux,

Ils prenn'nt soin de n'se tuer qu'entr' eux.Ils prenn'nt soin de n'se tuer qu'entr' eux.

Alors, n'est-ç' pas cruel et rudeAlors, n'est-ç' pas cruel et rude

Qu'ils soient voués à cette solitude ?Qu'ils soient voués à cette solitude ?

Car enfin, moins qu'un AfricainCar enfin, moins qu'un Africain

Un Chinois n'est rich' de copains.Un Chinois n'est rich' de copains.

Tout l'monde évit' sa faç' jaunie,Tout l'monde évit' sa faç' jaunie,

Personn' ne lui tient compagnie ;Personn' ne lui tient compagnie ;

Il compt' pour les gens cultivés,Il compt' pour les gens cultivés,

Comm' f'rait une machine à laver.Comm' f'rait une machine à laver.

On n'vous voit pas, quand dans sa r'miseOn n'vous voit pas, quand dans sa r'mise

Vous venez chercher vot'chemiseVous venez chercher vot'chemise

Dépenser vos heur's en caquet ;Dépenser vos heur's en caquet ;

À moins que l'prix n'fass' qu'on se r'biffeÀ moins que l'prix n'fass' qu'on se r'biffe

Vous lui tendez son hiéroglypheVous lui tendez son hiéroglyphe

Et il vous remet votr' paquet ;Et il vous remet votr' paquet ;

C'est tout. Alors, d'son air mythique,C'est tout. Alors, d'son air mythique,

I' r'tourne à son arrièr'-boutiqueI' r'tourne à son arrièr'-boutique

Et lessiv', lessive, emmuréEt lessiv', lessive, emmuré

Dans un brouillard moite et serré,Dans un brouillard moite et serré,

Tel un enchanteur de grimoireTel un enchanteur de grimoire

Enclos seul avec sa bouilloire.Enclos seul avec sa bouilloire.

Et pour eux c'qu'est l'plus obsédant,Et pour eux c'qu'est l'plus obsédant,

C'est tout c'linge, et personn' dedans !C'est tout c'linge, et personn' dedans !

Façad's creus's et faux sign's de vieFaçad's creus's et faux sign's de vie

Qu'augmentent leur mélancolie.Qu'augmentent leur mélancolie.

Tant d'casaqu's, de chauss's, de surtouts,Tant d'casaqu's, de chauss's, de surtouts,

Déserts, n'habillant rien du tout !Déserts, n'habillant rien du tout !

Et jour et nuit ces fantôm's flasquesEt jour et nuit ces fantôm's flasques

Dansent devant eux comme des masquesDansent devant eux comme des masques

Qu'auraient égarés leurs acteurs :Qu'auraient égarés leurs acteurs :

Toilett's aux frilles séducteurs,Toilett's aux frilles séducteurs,

Brassièr's, nids de dentell's gentillesBrassièr's, nids de dentell's gentilles

Ayant cont'nu de chic jeun's filles : —Ayant cont'nu de chic jeun's filles : —

Mais ces corsag's et ces tutusMais ces corsag's et ces tutus

Étant vid's, n'éman'nt qu'la vertu,Étant vid's, n'éman'nt qu'la vertu,

Et la bicoque en est plus sombreEt la bicoque en est plus sombre

De s'voir hanter de tours ces ombres.De s'voir hanter de tours ces ombres.

Cert's, c'est chose admis' qu'un ChinoisCert's, c'est chose admis' qu'un Chinois

Ne sent rien, qu'son coeur est fait d'bois.Ne sent rien, qu'son coeur est fait d'bois.

Pourtant savons-nous si leur glacePourtant savons-nous si leur glace

N' cach' pas maint r'mous sous la surfaceN' cach' pas maint r'mous sous la surface

Et si des fois, au long des ch'mins,Et si des fois, au long des ch'mins,

Ils ne souhait'raient pas d'être humains ?Ils ne souhait'raient pas d'être humains ?

Il est possib' que ça les vexeIl est possib' que ça les vexe

D'êtr' sans âm', sans âge et sans sexeD'êtr' sans âm', sans âge et sans sexe

Et, quand tous les nègr's sont égaux,Et, quand tous les nègr's sont égaux,

D'fair' figur' de simples magots ;D'fair' figur' de simples magots ;

D'passer leur existenç' bourgeoiseD'passer leur existenç' bourgeoise

Dans un mond' dépourvu d' Chinoises,Dans un mond' dépourvu d' Chinoises,

Sans pouvoir espérer l'tourmentSans pouvoir espérer l'tourment

Qu'leur fraient leurs propres garnements.Qu'leur fraient leurs propres garnements.

Plus d'un n'a-t-il pas dans sa landePlus d'un n'a-t-il pas dans sa lande

Laissé quéqu'mun à l'oeil d'amandeLaissé quéqu'mun à l'oeil d'amande

Dont il se remémor' l'adieu,Dont il se remémor' l'adieu,

Un soir, sur le bord du Fleuv' Bleu ?Un soir, sur le bord du Fleuv' Bleu ?

Ah ! peut'êtr', ce rêv' les houspilleAh ! peut'êtr', ce rêv' les houspille

D'laver leur ling' sale en famille !D'laver leur ling' sale en famille !

Moi qui vous parl', dans BeauharnoisMoi qui vous parl', dans Beauharnois

J'ai connu jadis un ChinoisJ'ai connu jadis un Chinois

Aux yeux bridés, à la faç' blême,Aux yeux bridés, à la faç' blême,

Ayant r'çu, quoiqu' pas au baptême,Ayant r'çu, quoiqu' pas au baptême,

L'nom euphoniqu' de Li-Hung-Fong ;L'nom euphoniqu' de Li-Hung-Fong ;

Comm' de just' faisant l'métier qu'fontComm' de just' faisant l'métier qu'font

Tous ses confrèr's en savonnage,Tous ses confrèr's en savonnage,

Mais encor dans son tout jeune âge,Mais encor dans son tout jeune âge,

P't êtr' vingt-deux ans : c'qu'est très curieux,P't êtr' vingt-deux ans : c'qu'est très curieux,

Car les Chinois sont toujours vieux.Car les Chinois sont toujours vieux.

Il formait, dans c'village agreste,Il formait, dans c'village agreste,

Tout' la population Céleste,Tout' la population Céleste,

Spectacle d'un peuple ébahi,Spectacle d'un peuple ébahi,

Toléré, n'aimé ni haï,Toléré, n'aimé ni haï,

Mais, en qualité d'créatureMais, en qualité d'créature

À part dans l'oeuvr' de la nature,À part dans l'oeuvr' de la nature,

Tenu à l'écart des humains.Tenu à l'écart des humains.

On v'nait seul'ment entre ses mains,On v'nait seul'ment entre ses mains,

Sans même l'honorer d'une grimace,Sans même l'honorer d'une grimace,

À jour fix' déposer sa crasse.À jour fix' déposer sa crasse.

Il rendait l'plastron l'plus foncéIl rendait l'plastron l'plus foncé

Blanc comm' neig', luisant et glacé ;Blanc comm' neig', luisant et glacé ;

Du rest', n'faisant rien pour déplaire,Du rest', n'faisant rien pour déplaire,

Et s'mêlant d'ses uniqu's affaires.Et s'mêlant d'ses uniqu's affaires.

Je n'sais par quel décret fatalJe n'sais par quel décret fatal

Dans c'même bourg, qu'est mon lieu natal,Dans c'même bourg, qu'est mon lieu natal,

Au temps que cette histoir' ramène,Au temps que cette histoir' ramène,

Vivait un autre phénomène :Vivait un autre phénomène :

Une Till' v'nue des riv's du Volga,Une Till' v'nue des riv's du Volga,

D'son nom Olga Stephanovska,D'son nom Olga Stephanovska,

Dont la figur' ronde et roussieDont la figur' ronde et roussie

Révélait tout' la saint' Russie.Révélait tout' la saint' Russie.

Par quell' suit' de faits compliquésPar quell' suit' de faits compliqués

Ell' s'trouvait échouée sur nos quais,Ell' s'trouvait échouée sur nos quais,

Les commèr's en d'visaient sans preuves.Les commèr's en d'visaient sans preuves.

Sûr qu'elle avait eu des épreuves,Sûr qu'elle avait eu des épreuves,

Et l'on disait qu'un vaurien d'gâsEt l'on disait qu'un vaurien d'gâs

L'avait trigaudée aux États.L'avait trigaudée aux États.

En tout cas ell' venait d'MaloneEn tout cas ell' venait d'Malone

Et on l'avait pris' par aumôneEt on l'avait pris' par aumône

Comm' bonn', servante et garçon d'courComm' bonn', servante et garçon d'cour

Au foyer du notair' Latour.Au foyer du notair' Latour.

C'était une personn' d'humeur douceC'était une personn' d'humeur douce

Et pas excitée, pour une rousse ;Et pas excitée, pour une rousse ;

Très fiable à garder les secrets,Très fiable à garder les secrets,

Ne sachant pas un mot d'français.Ne sachant pas un mot d'français.

Or, tandis qu'au fond d'sa cantineOr, tandis qu'au fond d'sa cantine

Li-Hung-Fong regrettait la ChineLi-Hung-Fong regrettait la Chine

Et souvent songeait, attendri,Et souvent songeait, attendri,

Aux plain's vert's, aux moissons de riz,Aux plain's vert's, aux moissons de riz,

Aux dragons gardant les pagodes,Aux dragons gardant les pagodes,

A Con-foo-choo et à ses codes ;A Con-foo-choo et à ses codes ;

La Russ' voyait par le souv'nirLa Russ' voyait par le souv'nir

S'étaler les champs d'Irkomir,S'étaler les champs d'Irkomir,

Luire aux cierges les saint's icônes,Luire aux cierges les saint's icônes,

L'samovar verser son thé jaune,L'samovar verser son thé jaune,

Et les vetchernitzy, l'été,Et les vetchernitzy, l'été,

Où l'on tourne aux sons emportésOù l'on tourne aux sons emportés

Des balalaïkas agiles : —Des balalaïkas agiles : —

Et tous deux, en voeux inutiles,Et tous deux, en voeux inutiles,

Rappelaient les jours qu'avaient fui :Rappelaient les jours qu'avaient fui :

Elle aussi solitair' que lui ;Elle aussi solitair' que lui ;

Tous deux exilés, sans racine,Tous deux exilés, sans racine,

Loin du sol de leur origine :Loin du sol de leur origine :

Cett' schismatique et ce païenCett' schismatique et ce païen

Perdus en terr' de Canadiens,Perdus en terr' de Canadiens,

Sans r'semblanç' ni pensée communeSans r'semblanç' ni pensée commune

Avec eux, plus qu'avec la lune.Avec eux, plus qu'avec la lune.

Ils se connur'nt de cett' façon :Ils se connur'nt de cett' façon :

La fille, en qualité d'garçon,La fille, en qualité d'garçon,

Faisant ses cours's hebdomadaires,Faisant ses cours's hebdomadaires,

Lui portait les nipp's du notaire.Lui portait les nipp's du notaire.

L'jeun' Chinois, toujours bien poli,L'jeun' Chinois, toujours bien poli,

Disait : « Mam'zell', comma va li ? »Disait : « Mam'zell', comma va li ? »

Et cell' ci, prise à l'improviste,Et cell' ci, prise à l'improviste,

R'piquait en russ' : « Dieu vous bénisse »R'piquait en russ' : « Dieu vous bénisse »

En souriant d'un air gênéEn souriant d'un air gêné

Pendant qu'ell' vidait son panier.Pendant qu'ell' vidait son panier.

Alors fallait qu'par gest's on causeAlors fallait qu'par gest's on cause

Pour expliquer le prix des choses : —Pour expliquer le prix des choses : —

Et souvent l'amour, c'est connu,Et souvent l'amour, c'est connu,

A surgi de moindre début.A surgi de moindre début.

Bientôt pour le Chinois timideBientôt pour le Chinois timide

L'existenç' n'apparut plus videL'existenç' n'apparut plus vide

Et dans son taudis enchantéEt dans son taudis enchanté

Vint à luire une divinité.Vint à luire une divinité.

D'son côté la fill' de ScythieD'son côté la fill' de Scythie

Sentait éclore une sympathieSentait éclore une sympathie

Étrang' pour ce petit-cousinÉtrang' pour ce petit-cousin

Que l'ciel lui donnait pour voisin,Que l'ciel lui donnait pour voisin,

Et dans qui certain charme rareEt dans qui certain charme rare

Emberlurait son âm' tartare.Emberlurait son âm' tartare.

Mais songez d'quell's difficultésMais songez d'quell's difficultés

S'entravait leur intimité !S'entravait leur intimité !

L'pauv' garçon, malgré son astuce,L'pauv' garçon, malgré son astuce,

N'pouvait dir' : « Je vous aime » en russe,N'pouvait dir' : « Je vous aime » en russe,

Et la fill' s'trouvait aux aboisEt la fill' s'trouvait aux abois

D'traduir«Mon cher coeur » en chinois.D'traduir«Mon cher coeur » en chinois.

Ils n'pouvaient pour leur amouretteIls n'pouvaient pour leur amourette

Pas mêm' trouver un interprète :Pas mêm' trouver un interprète :

Pas même user, en sign's discrets,Pas même user, en sign's discrets,

D'la langue digital' des sourds-muets.D'la langue digital' des sourds-muets.

Fallait d'viner ; et leur romanceFallait d'viner ; et leur romance

N'avait d'voix que cell' du silence.N'avait d'voix que cell' du silence.

Ils s'bornaient à croquer l'marmotIls s'bornaient à croquer l'marmot

En faç' l'un d'l'autr', sans dire un mot,En faç' l'un d'l'autr', sans dire un mot,

N'ach'vant plus d'compter la lessive.N'ach'vant plus d'compter la lessive.

Li-Hung-Fong, pris d'une ardeur vive,Li-Hung-Fong, pris d'une ardeur vive,

Des fois traçait sur un morceauDes fois traçait sur un morceau

D'papier rose, avec son pinceau,D'papier rose, avec son pinceau,

Un anagramm' sans queue ni têteUn anagramm' sans queue ni tête

Décrivant d'son coeur la tempête ;Décrivant d'son coeur la tempête ;

Mais la fill', retournant c' fleuron,Mais la fill', retournant c' fleuron,

N'y voyait qu'des barr's et des ronds.N'y voyait qu'des barr's et des ronds.

Il lui chantait, d'venant lyrique,Il lui chantait, d'venant lyrique,

Des couplets monosyllabiquesDes couplets monosyllabiques

En saccad's farcis de bémols,En saccad's farcis de bémols,

Au trot grêle d'un luth mongolAu trot grêle d'un luth mongol

Dont il tirait, sur une seul' corde,Dont il tirait, sur une seul' corde,

Un fouillis de not's en discorde,Un fouillis de not's en discorde,

Plaignant la mort de Fu-chan-sâ.Plaignant la mort de Fu-chan-sâ.

Vous croyez qu'c'est fair' l'amour, ça ?Vous croyez qu'c'est fair' l'amour, ça ?

Jamais entre eux d'becqu'tées sournoises,Jamais entre eux d'becqu'tées sournoises,

C'est banni par les moeurs chinoises :C'est banni par les moeurs chinoises :

L'attach'ment l'plus désordonnéL'attach'ment l'plus désordonné

Là-bas s'prouve en se touchant l'nez.Là-bas s'prouve en se touchant l'nez.

Ils contentaient leurs âm's novicesIls contentaient leurs âm's novices

D'bons procédés, de p'tits services.D'bons procédés, de p'tits services.

Pour qu'l'ami n'fût pas empêchéPour qu'l'ami n'fût pas empêché

La Till' lui faisait son marché,La Till' lui faisait son marché,

Et quelquefois, en grand' cachette,Et quelquefois, en grand' cachette,

L'aidait à r'passer des manchettes.L'aidait à r'passer des manchettes.

Li-Hung, en r'tour, lavait les bas,Li-Hung, en r'tour, lavait les bas,

Les bonnets et les jup's d'OlgaLes bonnets et les jup's d'Olga

Pour rien, hommag' de son coeur tendre —Pour rien, hommag' de son coeur tendre —

(Sauf qu'une fois ell' lui laissa prendre(Sauf qu'une fois ell' lui laissa prendre

Un pouç' carré d'une fronç' de v'loursUn pouç' carré d'une fronç' de v'lours

Qu'avait orné un d'ses atours) —Qu'avait orné un d'ses atours) —

Lui offrait, vainquant ses scrupules,Lui offrait, vainquant ses scrupules,

Du thé dans des tass's minusculesDu thé dans des tass's minuscules

Et la régalait d'noix d'ly-chi,Et la régalait d'noix d'ly-chi,

D'ros's confit's et de gâteaux d'riz.D'ros's confit's et de gâteaux d'riz.

Mais tout l'temps, dans son âm' secrète,Mais tout l'temps, dans son âm' secrète,

Il rêvait d'une fin plus concrèteIl rêvait d'une fin plus concrète

Au mirag' qui les t'nait charmés,Au mirag' qui les t'nait charmés,

Et s'préparait, à point nommé,Et s'préparait, à point nommé,

À tenter une action d'audace.À tenter une action d'audace.

Un jour donc, ayant pour préfaceUn jour donc, ayant pour préface

À sa mie fait l'don d'un anneau,À sa mie fait l'don d'un anneau,

Il lui marqua, par maints signauxIl lui marqua, par maints signaux

Renforcés d'plusieurs anagrammes,Renforcés d'plusieurs anagrammes,

Qu'il souhait'rait d'l'avoir pour femme.Qu'il souhait'rait d'l'avoir pour femme.

Même il lui fit un long discoursMême il lui fit un long discours

À sa mod', lui traçant le coursÀ sa mod', lui traçant le cours

Des béatitud's fortunéesDes béatitud's fortunées

Qui résult'raient d'leur hyménée.Qui résult'raient d'leur hyménée.

L'ayant fait' sa campagn' de lit,L'ayant fait' sa campagn' de lit,

Il l'emmènerait au Pe-tchi-li ;Il l'emmènerait au Pe-tchi-li ;

Dans l'bas-fond d'une petit' rivièreDans l'bas-fond d'une petit' rivière

Ils cultiveraient une rizière,Ils cultiveraient une rizière,

Éveillés l'matin par les gongsÉveillés l'matin par les gongs

Sonnés aux temples des dragons.Sonnés aux temples des dragons.

Ils s'raient, comm' tout Chinois doit être,Ils s'raient, comm' tout Chinois doit être,

Dévôts au culte des ancêtresDévôts au culte des ancêtres

Et pareraient d'fleurs de lotusEt pareraient d'fleurs de lotus

Les imag's de Confucius.Les imag's de Confucius.

Avec l'âge une famille immenseAvec l'âge une famille immense

Glorifierait leur alliance,Glorifierait leur alliance,

Et ils coul'raient des jours sereins,Et ils coul'raient des jours sereins,

Heureux comme des mandarins…Heureux comme des mandarins…

Hélas ! cett' peintur' déliranteHélas ! cett' peintur' délirante

N'offrait qu'du noir à l'âm' trop lenteN'offrait qu'du noir à l'âm' trop lente

D'la Russ', qu'en montrait du mépris :D'la Russ', qu'en montrait du mépris :

La pauvre, ell' n'avait pas compris !La pauvre, ell' n'avait pas compris !

Ell' s' figurait avec scandaleEll' s' figurait avec scandale

Qu'il lui proposait des chos's sales,Qu'il lui proposait des chos's sales,

Et f'sait sign' que non, sans savoir,Et f'sait sign' que non, sans savoir,

Mettant le bon Fong au désespoir.Mettant le bon Fong au désespoir.

Et puis, s'apercevant d'sa peine,Et puis, s'apercevant d'sa peine,

Ell' r'prenait sa figure amèneEll' r'prenait sa figure amène

Et l'consolait, en son fatrasEt l'consolait, en son fatras

Que l'autre ne comprenait pas…Que l'autre ne comprenait pas…

N'est' c'point piteux ? C'n'est qu'par miracleN'est' c'point piteux ? C'n'est qu'par miracle

Qu'au travers de si rud's obstaclesQu'au travers de si rud's obstacles

Et de ces tourments amoureux,Et de ces tourments amoureux,

Malgré tout ils s'trouvaient heureux.Malgré tout ils s'trouvaient heureux.

Naturell'ment, leur aventureNaturell'ment, leur aventure

Des caquets d'vint vit' la pâture,Des caquets d'vint vit' la pâture,

Causant l'émoi des alentours ;Causant l'émoi des alentours ;

Et, par devoir, madame LatourEt, par devoir, madame Latour

Là-d'ssus fit à sa chambrière,Là-d'ssus fit à sa chambrière,

En gest's, une remontranç' sévère,En gest's, une remontranç' sévère,

Lui signalant qu'il était fouLui signalant qu'il était fou

De s'compromettr' pour ce Mandchou ;De s'compromettr' pour ce Mandchou ;

Qu'elle était du mond' la risée.Qu'elle était du mond' la risée.

Mais la fill', pour une fois rusée,Mais la fill', pour une fois rusée,

R'çut tout sans émettre un soupirR'çut tout sans émettre un soupir

Et n'en fit miett' qu'à son plaisir.Et n'en fit miett' qu'à son plaisir.

Enfin, sans plus lui chercher noise,Enfin, sans plus lui chercher noise,

On l'app'la Olga la Chinoise,On l'app'la Olga la Chinoise,

Et sur son passag' les gaminsEt sur son passag' les gamins

Criaient : « Ching » en claquant des mains.Criaient : « Ching » en claquant des mains.

Décembr' vint sur ces entrefaites,Décembr' vint sur ces entrefaites,

Ramenant le cycle des fêtes,Ramenant le cycle des fêtes,

Et déjà des brouillards du cielEt déjà des brouillards du ciel

Tombaient les neiges de Noël.Tombaient les neiges de Noël.

Not' village, malgré sa dèche,Not' village, malgré sa dèche,

S'cotisa pour une nouvell' crèche,S'cotisa pour une nouvell' crèche,

Et d'avance on faisait grand bruitEt d'avance on faisait grand bruit

De c'que s'rait la mess' de minuit.De c'que s'rait la mess' de minuit.

L'soir arrivé, les carriolesL'soir arrivé, les carrioles

Au tint'ment de leurs clochett's follesAu tint'ment de leurs clochett's folles

S'ébranlèrent vers le saint lieu,S'ébranlèrent vers le saint lieu,

Et dans l'air la naissanç' de DieuEt dans l'air la naissanç' de Dieu

V'nant pour détruir' nos infortunesV'nant pour détruir' nos infortunes

Semblait mettre une gaieté commune.Semblait mettre une gaieté commune.

Des rangs, des côt's, des concessionsDes rangs, des côt's, des concessions

Affluèrent les processionsAffluèrent les processions

Des habitants, vers le villageDes habitants, vers le village

S'pressant, comme autrefois les Mages.S'pressant, comme autrefois les Mages.

Olga, Till' d'un pays chrétien,Olga, Till' d'un pays chrétien,

Révérait les dogmes anciens ;Révérait les dogmes anciens ;

Et c'est pourquoi la notairesseEt c'est pourquoi la notairesse

Voulut qu'elle allât à la messe.Voulut qu'elle allât à la messe.

Seul entre tous, le pauvre Li,Seul entre tous, le pauvre Li,

Resté derrièr' son établi,Resté derrièr' son établi,

Priait l'ombre de ses ancêtres ;Priait l'ombre de ses ancêtres ;

Et, voyant passer à sa f'nêtreEt, voyant passer à sa f'nêtre

Les traîneaux de monde chargés,Les traîneaux de monde chargés,

Ici se trouvait étranger.Ici se trouvait étranger.

C'est en vain qu'sur son coeur maladeC'est en vain qu'sur son coeur malade

Pendaient les amulett's de jade :Pendaient les amulett's de jade :

D'ses idol's uniqu' pèlerin,D'ses idol's uniqu' pèlerin,

Il s'sentait pris d'un lourd chagrin.Il s'sentait pris d'un lourd chagrin.

Mais quand, parmi cett' foul' sereineMais quand, parmi cett' foul' sereine

Il vit soudain, ainsi qu'une reineIl vit soudain, ainsi qu'une reine

En un équipag' de gala,En un équipag' de gala,

Apparaître la belle Olga,Apparaître la belle Olga,

Puis se fondre en la nuit obscure,Puis se fondre en la nuit obscure,

C'fut pour lui la dernièr' blessure.C'fut pour lui la dernièr' blessure.

Ainsi tous l'avaient déserté !Ainsi tous l'avaient déserté !

Alors dans son coeur révoltéAlors dans son coeur révolté

Surgit, comm' monte un incendie,Surgit, comm' monte un incendie,

Une pensée subite et hardie.Une pensée subite et hardie.

Lui aussi, comm' les citoyens,Lui aussi, comm' les citoyens,

Irait au temple des chrétiens !Irait au temple des chrétiens !

Cett' fois partageant leur prière,Cett' fois partageant leur prière,

Il se mêl'rait aux homm's ses frères,Il se mêl'rait aux homm's ses frères,

Et, risquant d'être renégat,Et, risquant d'être renégat,

Rendrait hommage au Dieu d'Olga !Rendrait hommage au Dieu d'Olga !

Sous l'empir' de cette idée fixe,Sous l'empir' de cette idée fixe,

Sans souci d'une tiolette' prolixe,Sans souci d'une tiolette' prolixe,

Ayant sur sa blous' d'atelierAyant sur sa blous' d'atelier

Passé son pajama brodéPassé son pajama brodé

Et coiffé sa toqu' de fourrure,Et coiffé sa toqu' de fourrure,

Il partit seul sur la neig' dure,Il partit seul sur la neig' dure,

À pied, suivant l'chemin des berlots ;À pied, suivant l'chemin des berlots ;

Et, chanc'lant parmi les cahots,Et, chanc'lant parmi les cahots,

L'visag' fouetté d'une forte bise,L'visag' fouetté d'une forte bise,

Il monta la côt' de l'église.Il monta la côt' de l'église.

Dans l'temple où l'mond' s'était presséDans l'temple où l'mond' s'était pressé

L'rite était déjà commencé.L'rite était déjà commencé.

Li, sans êtr' vu d'la populace,Li, sans êtr' vu d'la populace,

Au bas d'la nef put prendre placeAu bas d'la nef put prendre place

Et laisser ses yeux éblouisEt laisser ses yeux éblouis

S'emplir d'un spectacle inouï.S'emplir d'un spectacle inouï.

À la voût' des centain's de ciergesÀ la voût' des centain's de cierges

Luisaient, dans l'odeur de cir' vierge,Luisaient, dans l'odeur de cir' vierge,

Et sur les fidèl's assemblésEt sur les fidèl's assemblés

Semblaient l'or des cieux constellés.Semblaient l'or des cieux constellés.

Au long des colonn's et des travesAu long des colonn's et des traves

Couraient des guirland's de branchages ;Couraient des guirland's de branchages ;

L'autel éclatait de couleurs,L'autel éclatait de couleurs,

De v'lours, de dentell's et de fleurs,De v'lours, de dentell's et de fleurs,

De lampions sur des tig's de bronze ;De lampions sur des tig's de bronze ;

Et c'qui lui parut être un bonzeEt c'qui lui parut être un bonze

Paré d'une chap' de soie et d'orParé d'une chap' de soie et d'or

Circulait parmi ce décor.Circulait parmi ce décor.

À gauch', comme en un coin d'savane,À gauch', comme en un coin d'savane,

Il voyait s'dresser une cabaneIl voyait s'dresser une cabane

Sous l'ombrage de sapins verts,Sous l'ombrage de sapins verts,

Au toit de chaume recouvert ;Au toit de chaume recouvert ;

Et, sur un coussin de paill' fraîcheEt, sur un coussin de paill' fraîche

Un ling-hang rosé dans une crèche,Un ling-hang rosé dans une crèche,

Qu'une Impératrice en manteau,Qu'une Impératrice en manteau,

Berçait, sous l'oeil de bons chameauxBerçait, sous l'oeil de bons chameaux

Comme en défil'nt des théoriesComme en défil'nt des théories

Dans les stepp's de la Mandchourie ;Dans les stepp's de la Mandchourie ;

Tandis que le royal TuteurTandis que le royal Tuteur

Recevait d'un air protecteurRecevait d'un air protecteur

Les présents et les accoladesLes présents et les accolades

De trois Lettrés du premier grade.De trois Lettrés du premier grade.

Ah ! plus que ses mystèr's païensAh ! plus que ses mystèr's païens

Ce spectacl' lui semblait divin,Ce spectacl' lui semblait divin,

Et son âm' j'tée hors de sa baseEt son âm' j'tée hors de sa base

D'la surprise glissait dans l'extase.D'la surprise glissait dans l'extase.

Cependant un tendre souv'nirCependant un tendre souv'nir

À son coeur v'nait encor surgir,À son coeur v'nait encor surgir,

Et parmi la foul' prosternéeEt parmi la foul' prosternée

Son r'gard cherchait sa bien-aimée.Son r'gard cherchait sa bien-aimée.

Enfin il l'aperçut au loin,Enfin il l'aperçut au loin,

Sa coiffe arrangée avec soin,Sa coiffe arrangée avec soin,

Sa frimouss' ronde en plein' lumière,Sa frimouss' ronde en plein' lumière,

R'muant les lèvres dans sa prière ;R'muant les lèvres dans sa prière ;

Et cet ange dans ce tableauEt cet ange dans ce tableau

Fit son mirage encor plus beau.Fit son mirage encor plus beau.

Puis, il savait qu'c'est à l'églisePuis, il savait qu'c'est à l'église

Que les mariag's se légalisent,Que les mariag's se légalisent,

Et il s'imaginait OlgaEt il s'imaginait Olga

S'avançant portée à son brasS'avançant portée à son bras

En une fête à cell'-ci pareille,En une fête à cell'-ci pareille,

Merveill' parmi tout's ces merveilles !Merveill' parmi tout's ces merveilles !

Maint'nant, des hauteurs du jubéMaint'nant, des hauteurs du jubé

S'épanchait l'chant du KyrieS'épanchait l'chant du Kyrie

Tonné de derrièr' les pupitres.Tonné de derrièr' les pupitres.

Rien n'troubla Li jusqu'à l'épître,Rien n'troubla Li jusqu'à l'épître,

Lorsqu'un jeun' commis, par hasard,Lorsqu'un jeun' commis, par hasard,

D'son côté vint à j'ter le r'gard.D'son côté vint à j'ter le r'gard.

Surpris de c'te vision badine,Surpris de c'te vision badine,

Il fit un signe à sa voisine,Il fit un signe à sa voisine,

Laquell', tressautant de stupeur,Laquell', tressautant de stupeur,

Vit'ment cligna d'l'oeil à sa soeur.Vit'ment cligna d'l'oeil à sa soeur.

En rien d'temps une douzain' de têtesEn rien d'temps une douzain' de têtes

Se r'tournaient en curieuse enquêteSe r'tournaient en curieuse enquête

Et contemplaient, l'air médusé,Et contemplaient, l'air médusé,

L'Chinois, d'son rêve encor grisé.L'Chinois, d'son rêve encor grisé.

Hermas Pot'vin, du rang d'La Blouse,Hermas Pot'vin, du rang d'La Blouse,

Poussant du coude son épouse,Poussant du coude son épouse,

Lui souffla, d'étonn'ment transi :Lui souffla, d'étonn'ment transi :

« R'gard'moi donc l'Chinois qu'est ici ! »« R'gard'moi donc l'Chinois qu'est ici ! »

Des balustres aux encoignuresDes balustres aux encoignures

Bientôt s'étendit un murmureBientôt s'étendit un murmure

Où volait l'fait étourdissant ;Où volait l'fait étourdissant ;

Et l'murmur' toujours grandissant,Et l'murmur' toujours grandissant,

Comme un typhon s'forme d'une brise,Comme un typhon s'forme d'une brise,

Enfin emplissait tout' l'église,Enfin emplissait tout' l'église,

Étouffait l'culte, et sous l'saint toitÉtouffait l'culte, et sous l'saint toit

Soul'vait un général émoi.Soul'vait un général émoi.

On criait presque la merveilleOn criait presque la merveille

À des vieux qu'étaient durs d'oreille ;À des vieux qu'étaient durs d'oreille ;

Les fill's pouffaient, et les enfantsLes fill's pouffaient, et les enfants

Pour le voir montaient sur les bancs.Pour le voir montaient sur les bancs.

Olga, mêm', remarquant c'te houle,Olga, mêm', remarquant c'te houle,

Et suivant l'geste de la foule,Et suivant l'geste de la foule,

Découvrit d'loin son amoureuxDécouvrit d'loin son amoureux

Et rougit jusqu'au blanc des yeux.Et rougit jusqu'au blanc des yeux.

L'chaos c'pendant dev'nait coupable ;L'chaos c'pendant dev'nait coupable ;

Les refrains d'Nouvelle AgréableLes refrains d'Nouvelle Agréable

Sous l'roulis étaient enterrés,Sous l'roulis étaient enterrés,

Et, dans l'absid' monsieur l'curé,Et, dans l'absid' monsieur l'curé,

Ému de c'tapage insolite,Ému de c'tapage insolite,

S'montrait nerveux dans les saints rites.S'montrait nerveux dans les saints rites.

Seul Li-Hung, grave en son maintien,Seul Li-Hung, grave en son maintien,

Priait, n's'apercevant de rien,Priait, n's'apercevant de rien,

Enfin, outrés d'l'irrévérence,Enfin, outrés d'l'irrévérence,

Plusieurs notab's dans l'assistancePlusieurs notab's dans l'assistance

S'unir'nt pour mander au bedeauS'unir'nt pour mander au bedeau

D'fair' cesser l'désordre au plus tôt.D'fair' cesser l'désordre au plus tôt.

C't homme obtus, se voyant sans aide,C't homme obtus, se voyant sans aide,

Au mal n'trouva qu'un seul remèdeAu mal n'trouva qu'un seul remède

Et, sans distinguer l'blanc du noir,Et, sans distinguer l'blanc du noir,

S'résolut à fair' son devoir.S'résolut à fair' son devoir.

Vers le Chinois v'là qu'il s'amèneVers le Chinois v'là qu'il s'amène

Et dit : « Jeune homme, ça m' fait d' la peine,Et dit : « Jeune homme, ça m' fait d' la peine,

« Mais i's'rait préférabl', je crois,« Mais i's'rait préférabl', je crois,

« Que tu revienn's une autre fois… »« Que tu revienn's une autre fois… »

Lors à c't'âme enfin dégourdieLors à c't'âme enfin dégourdie

S'révéla tout' la tragédie.S'révéla tout' la tragédie.

Li-Hung vit sur lui, le scrutant,Li-Hung vit sur lui, le scrutant,

Tous les yeux braqués en mêm' temps ;Tous les yeux braqués en mêm' temps ;

Il comprit que par sa présenceIl comprit que par sa présence

Il offusquait les bienséancesIl offusquait les bienséances

Et que cet officier-recorsEt que cet officier-recors

Venait pour le mettre dehors !Venait pour le mettre dehors !

Saisi d'une confusion cruelle,Saisi d'une confusion cruelle,

En regret vague évoquant celleEn regret vague évoquant celle

Qui dans l'temple prierait sans lui,Qui dans l'temple prierait sans lui,

L'coeur d'un grand orage envahi,L'coeur d'un grand orage envahi,

Tout'fois feignant une allur' forte,Tout'fois feignant une allur' forte,

Sans r'gimber il passa la porte.Sans r'gimber il passa la porte.

Mais quand sur le perron glacéMais quand sur le perron glacé

Il s'vit seul, honni, expulsé,Il s'vit seul, honni, expulsé,

Seul dans la nuit et seul dans l'monde,Seul dans la nuit et seul dans l'monde,

Alors sa détress' fut profonde.Alors sa détress' fut profonde.

Et tandis que d'un pas pesantEt tandis que d'un pas pesant

Il s'enfonçait au ch'min glissant,Il s'enfonçait au ch'min glissant,

Il roulait de sombres penséesIl roulait de sombres pensées

Dans son âme bouleversée.Dans son âme bouleversée.

Après l'affront par lui commisAprès l'affront par lui commis

Jamais il n'aurait un ami !Jamais il n'aurait un ami !

Jamais, dans cett' nation chrétienne,Jamais, dans cett' nation chrétienne,

Olga ne pourrait être sienne !Olga ne pourrait être sienne !

Et, partout ne voyant qu'du noir,Et, partout ne voyant qu'du noir,

Il s'perdait dans le désespoir.Il s'perdait dans le désespoir.

Quand il eût atteint sa soupente,Quand il eût atteint sa soupente,

Quéqu'temps, en une transe absorbante,Quéqu'temps, en une transe absorbante,

Il resta, la têt' dans les mains ;Il resta, la têt' dans les mains ;

Puis comm' d'un parti pris soudain,Puis comm' d'un parti pris soudain,

Il se mit, d'façon méthodique,Il se mit, d'façon méthodique,

À ranger tout dans sa boutiqueÀ ranger tout dans sa boutique

Et, proprement, dans un filetEt, proprement, dans un filet

À ramasser ses m'nus effets :À ramasser ses m'nus effets :

Son ling', ses brod'quins de r'change,Son ling', ses brod'quins de r'change,

Sa barrett', sa tunique à frangesSa barrett', sa tunique à franges

Et les épargn's que d'puis deux ansEt les épargn's que d'puis deux ans

Il avait fait's en blanchissant.Il avait fait's en blanchissant.

Il quittait une lutte inutile !Il quittait une lutte inutile !

Il s'était dit : « C'village hostileIl s'était dit : « C'village hostile

Ne m'verra pas un jour de plus ! »Ne m'verra pas un jour de plus ! »

Puisqu'ici on l'avait exclus,Puisqu'ici on l'avait exclus,

Il irait, d' l' autr' côté du fleuve,Il irait, d' l' autr' côté du fleuve,

Cett' nuit mêm' chercher une plaç' neuveCett' nuit mêm' chercher une plaç' neuve

Et parmi d'nouveaux étrangersEt parmi d'nouveaux étrangers

Fair' sa tâche, s'étant vengé.Fair' sa tâche, s'étant vengé.

Au matin la fil' des pratiquesAu matin la fil' des pratiques

En vain frapp'rait à sa boutiqueEn vain frapp'rait à sa boutique

Et saurait l'orgueil douloureuxEt saurait l'orgueil douloureux

D'un fils de l'Empir' du Milieu !D'un fils de l'Empir' du Milieu !

Ne le voyant plus reparaître,Ne le voyant plus reparaître,

Ils le regretteraient peut-être ;Ils le regretteraient peut-être ;

Une du moins, dont le souvenirUne du moins, dont le souvenir

Plus que tout le faisait souffrir !Plus que tout le faisait souffrir !

Oublieux de toute prudence,Oublieux de toute prudence,

Il n'songea pas à la distance,Il n'songea pas à la distance,

Au froid, à la neige, à la nuit,Au froid, à la neige, à la nuit,

Et, prenant son sac, il partit,Et, prenant son sac, il partit,

Gagnant l'villag' Perrot, sur l'îleGagnant l'villag' Perrot, sur l'île

Qu'est en face, à plus de trois milles.Qu'est en face, à plus de trois milles.

L'voilà donc, bravant quoi qu'ce soit,L'voilà donc, bravant quoi qu'ce soit,

En march' sur le lac Saint-François.En march' sur le lac Saint-François.

L'vent était fort ; la poudrerieL'vent était fort ; la poudrerie

Galopait comme une caval'rieGalopait comme une caval'rie

Et sur la glace en grands remousEt sur la glace en grands remous

Poussait des aiguill's et des clous.Poussait des aiguill's et des clous.

La neig' charroyée par la biseLa neig' charroyée par la bise

Effaçait le ch'min des balisesEffaçait le ch'min des balises

Et n'formait, dans l'obscurité,Et n'formait, dans l'obscurité,

Qu'un désert vague, illimité,Qu'un désert vague, illimité,

Où l'air hurlait sans intermède.Où l'air hurlait sans intermède.

Ah ! cert's, la traverse était laide !Ah ! cert's, la traverse était laide !

C'fut une lutte entre le noroitC'fut une lutte entre le noroit

Féroce et l'malheureux Chinois.Féroce et l'malheureux Chinois.

Par les éléments en déroutePar les éléments en déroute

Faut croir' qu'il a perdu sa routeFaut croir' qu'il a perdu sa route

Et longtemps, en fatals anneaux,Et longtemps, en fatals anneaux,

Fait l'tour des quat' points cardinaux.Fait l'tour des quat' points cardinaux.

Puis le froid a saisi ses membresPuis le froid a saisi ses membres

Et, par cette nuit de décembreEt, par cette nuit de décembre

Où ' moud' fêtait son beau réveil,Où ' moud' fêtait son beau réveil,

L'a couché dans l'dernier sommeil.L'a couché dans l'dernier sommeil.

Ce n'est qu'après plusieurs journéesCe n'est qu'après plusieurs journées

Qu'une traîn', de son ch'min détournée,Qu'une traîn', de son ch'min détournée,

Heurta, sous le verglas caché,Heurta, sous le verglas caché,

Son cadavr' dur comme un rocher.Son cadavr' dur comme un rocher.

Ses robes étaient d'marbre, et sa queueSes robes étaient d'marbre, et sa queue

Était prise dans la glaç' bleue ;Était prise dans la glaç' bleue ;

L'horreur de ses yeux grands ouvertsL'horreur de ses yeux grands ouverts

Témoignait c'qu'il avait souffert ;Témoignait c'qu'il avait souffert ;

Sur leurs cils, par la mort moulées,Sur leurs cils, par la mort moulées,

On eût dit des larmes gelées.On eût dit des larmes gelées.

À son cou ses futil's joyauxÀ son cou ses futil's joyaux

Luisaient, étoilés de cristaux.Luisaient, étoilés de cristaux.

Comme un amoureux d'comédie,Comme un amoureux d'comédie,

Il tenait dans sa main raidieIl tenait dans sa main raidie

Le carré d'velours de c'falbalasLe carré d'velours de c'falbalas

Qu'il avait plissé pour Olga…Qu'il avait plissé pour Olga…

L'filet contenait quatr' cents piastresL'filet contenait quatr' cents piastres

Triste épave de ce désastre ;Triste épave de ce désastre ;

Et ceux qu'en héritèr'nt, ma foi,Et ceux qu'en héritèr'nt, ma foi,

Ne fur'nt pas tous de vrais chinois.Ne fur'nt pas tous de vrais chinois.

On l'ram'na dans notre village ;On l'ram'na dans notre village ;

Et là, une discussion s'engageEt là, une discussion s'engage

Savoir où ses restes charnelsSavoir où ses restes charnels

S'raient mis pour leur gîte éternel.S'raient mis pour leur gîte éternel.

Repos'rait-il en foss' béniteRepos'rait-il en foss' bénite

Ou, cell'ci d'meurant interdite,Ou, cell'ci d'meurant interdite,

En païen s'rait-il enterré ?En païen s'rait-il enterré ?

D'esprit large, notre curéD'esprit large, notre curé

L'comptait pour chrétien dans l'espèceL'comptait pour chrétien dans l'espèce

Vû qu'il était v'nu à la messe ;Vû qu'il était v'nu à la messe ;

Mais l'évêque, à qui on app'la,Mais l'évêque, à qui on app'la,

Contrair'ment résolut le casContrair'ment résolut le cas

Et l' déclara simple infidèle.Et l' déclara simple infidèle.

On n'trouva qu'au rang Sainte-AngèleOn n'trouva qu'au rang Sainte-Angèle

Un homm' de bon coeur, Jud' Leroux,Un homm' de bon coeur, Jud' Leroux,

Qui prêta sa terr' pour un trou.Qui prêta sa terr' pour un trou.

Là on vint l'enfouir sous la neige,Là on vint l'enfouir sous la neige,

Sans oremus et sans cortège,Sans oremus et sans cortège,

N'ayant qu'sa blous' bleue pour linceul,N'ayant qu'sa blous' bleue pour linceul,

Plus qu'jamais, et pour jamais, seul.Plus qu'jamais, et pour jamais, seul.

Quant à l'Olga, elle eut d' la peine,Quant à l'Olga, elle eut d' la peine,

Et mêm' pendant plusieurs semainesEt mêm' pendant plusieurs semaines

Porta du noir et sans témoinsPorta du noir et sans témoins

Plus d'une fois pleura dans les coins.Plus d'une fois pleura dans les coins.

Mais, l'deuil lui d'venant monotone,Mais, l'deuil lui d'venant monotone,

Elle épousa, quand vint l'automne.Elle épousa, quand vint l'automne.

L'pauvre d'esprit à Paul Daignault ;L'pauvre d'esprit à Paul Daignault ;

Et l'beau-pèr', qu'était un finaud,Et l'beau-pèr', qu'était un finaud,

Vû qu'elle était solide et forte,Vû qu'elle était solide et forte,

Lui faisait faucher les récoltesLui faisait faucher les récoltes

Et trair' les vach's soir et matinEt trair' les vach's soir et matin

Sans la payer d'un seul centin.Sans la payer d'un seul centin.