La vengeance des étoiles

By Maurice Bouchor

Written 1876-01-01 - 1876-01-01

C'était du temps que tu venais,

En bondissant comme une chèvre

Dans l'or éclatant des genêts,

T'abattre en riant sur ma lèvre,

Et que, trouvant tout impuissant

A satisfaire nos tendresses,

Nous nous mordions jusques au sang

Dans nos frénétiques ivresses.

Oh ! quelle.moisson de baisers

Sous vos regards fat moissonnée,

Cieux délicatement rosés

D'une légère matinée !

Et la nuit, ô nuit folle, nuit

Nuptiale, nuit parfumée

Dont se grisèrent elle et lui,

Vous et moi, chère bien-aimée !

La petitesse de son pied

A mes yeux était plus charmante

Que ce dais royal qu'un millier

D'étoiles blanches diamante…

Qu'importait alors à mes vœux

Leur longue chevelure jaune,

Si d'une boucle de cheveux

Tu me voulais faire l'aumône ?

Dans les ténèbres de la nuit,

Avec leurs torches renversées,

Comme des fantômes, sans bruit,

Marchent les étoiles glacées.

A travers les steppes déserts

Où l'aquilon terrible vente,

Elles dardent leurs grands yeux clairs

Qui me pénètrent d'épouvante.

Pourquoi me regarder ainsi,

Et que vous ai-je fait, ô reines,

Pour me poursuivre jusqu'ici

A travers montagnes et plaines ?

La nuit est noire, je suis seul,

Et votre œil fixe me regarde…

Me tissez-vous donc un linceul

De votre lumière blafarde ?

Dans des robes de noir velours,

Figures pâles et flétries,

Elles me regardent toujours

Comme d'implacables furies.

« Par cette nuit si douce où quelque horloge d'or

Te sonnait l'amour, me crient-elles,

Comme un avare étant couché sur ton trésor,

Tu dédaignais les immortelles.

« Tu leur tournais le dos dans ton orgueil humain,

Et pourtant, pendant vingt années,

Elles avaient guidé tes pas dans le chemin

Et veillé sur tes destinées.

Oh ! va, par cette nuit l'amoureuse avait beau

Être aussi blanche que la lune,

Chaque étoile tenant un nuptial flambeau,

Tordait sa chevelure brune,

Sa crinière de pourpre ou ses nattes d'or fin

Qui traversaient la nuit profonde

Et qui, grisant le cœur comme un précieux vin,

Versaient des parfums sur le monde.

Et là-haut dans la gloire, au milieu des saphirs,

Nous étions mille fiancées

Vers qui pouvaient monter, sinon tous tes désirs,

Au moins une de tes pensées.

Eh bien, cette nuit-là, puisque tu ne pus voir

Notre clarté perçant les branches,

La plaine soupirant comme un frais encensoir

Et le ciel plein de roses blanches,

Que ta lèvre oublieuse alors ne daigna pas

Laisser tomber une prière,

Partout où le hasard doit conduire tes pas

Nous voulons que notre lumière,

Souvenir et remords, t'aille percer le cœur,

Et qu'inutilement tu lèves

Tes suppliantes mains vers notre éclat moqueur

Comme l'éclat glacé des glaives. »