La voix des ruines
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
Des murs flottants comme des ombres ;
Des poutres, des fers, des tronçons ;
Le silence sur ces décombres :
Plus de meunier, plus de chansons.
Là-bas, une ronce ennemie
Enlace l'ailette endormie
Et-sur les monceaux va grimpant
Au lieu du babil de la roue,
Un filet d'eau, rauque, s'enroue,
Troublé par le lézard rampant.
Moulin, meunier, meunière,
Qui donc vous a fait taire
Pour toujours à la fois ?
C'est encore la guerre,
Invention des rois.
Deux princes, sinistres comètes,
Ici, se heurtèrent un jour.
Le chaos, roulant sur nos têtes,
Ébranla cet obscur séjour.
Voués à la grande hécatombe,
Les époux dans la même tombe
Tombèrent frappés du canon ;
Et lorsque s'exhalait leur âme,
Chez eux, par le fer et la flamme,
Un conquérant gravait son nom.
Ce fléau séculaire
Dans sa seule colère
Puise en tout temps ses droits.
Tout broyer par la guerre,
C'est le plaisir des rois.
Quelle demeure hospitalière !
De la main qui les nourrissait,
Des oiseaux l'aile familière
Ne craignait fusil ni lacet.
Où donc es-tu, troupe infidèle ?
Quoi ! déjà la tendre hirondelle
A d'autres murs porte son nid.
Oui, la meunière inconsolée
Ne Verrait plus dans la vallée
Les pigeons qu'elle y réunit.
Cette tribu légère,
De la paix messagère,
Se plonge au fond des bois.
Car elle hait la guerre
Et les foudres des rois.
Mon enfance, qui fut voisine
Du chaume plus que du château,
Reçut du meunier sans lésine
Fraîches cerises, blanc gâteau.
Comment payer ma vieille joie ?
Paix est due à celui qui choie
Tout être humain faible ou petit.
Mais quand la force partout gronde,
Le bien semé parmi le monde
Ne sauve ni ne garantit.
Ils sont là sous la terre
De ce pré solitaire
Où se penche une croix.
C'est l’œuvre de la guerre,
C'est l'ouvrage des rois !
Pauvres gens ! l'histoire abandonne
Vos noms à l'oubli détesté,
Elle qui tresse une couronne
Aux bourreaux de la Liberté.
Votre meurtre, nul ne l'expie.
Aux sons d'une fanfare impie,
Vos mânes frémissent encor.
— Juste Dieu ! cessez donc d'absoudre
Les criminels qui, noirs de poudre,
Tachent de sang leurs trônes d'or !
Faites sur notre sphère,
Aux éclats du tonnerre,
Descendre cette voix :
« Maudite soit la guerre !
« Et maudits tous les rois !