La voix impérissable

By Pierre Quillard

Written 1897-01-01 - 1897-01-01

Abandonné depuis des siècles fabuleux,

Un grand temple dressait sur le mont solitaire

Ses portiques de marbre et ses escaliers bleus.

Pourpre traînant en ombre errante sur la terre,

Jardins ensanglantés de glorieuses fleurs,

Vasques d'or où l'ibis sacré se désaltère,

Et près des bois, gemmés par la rosée en pleurs

Du collier merveilleux que l'aube sainte égrène,

Des oiseaux ignorant les rets des oiseleurs :

Tout un monde de rêve espérait une reine

Ou le retour tardif des héros et des dieux

Disparus dans la nuit formidable et sereine.

Fils de la neige pure et du ciel radieux,

Des cygnes indolents glissaient dans la vallée

Sur un fleuve que les lotus étoilaient d'yeux ;

Leurs corps majestueux fendait l'eau refoulée

Et parfois leur plumage illustre secouait

Autour d'eux des flocons de lumière envolée,

Tandis qu'en un appel de deuil ou de souhait

Le cri des beaux nageurs aux ailes éployées

Montait éperdument vers le temple muet.

Mais nul dieu revenu n'écartait les feuillées

Et nulle reine avec des rires enfantins,

Ne réveillait l'écho des verdures mouillées.

Le vieux temple érigeait ses portiques hautains

Ainsi qu'un fier écueil d'indestructible roche

Qui défiait les flots des soirs et des matins.

Or, flux tumultueux qui roule et qui s'accroche

En écume de flamme aux marbres effrités,

La sombre mer des jours suprêmes était proche

Ruine des moissons et terreur des cités.

Fauves ivres du sang versé dans les cratères,

Des hordes s'en venaient vers les bois enchantés.

Les têtes des vaincus sur la peau des panthères

Pendaient horriblement comme des raisins mûrs

Et les carquois sonnaient aux dos des sagittaires.

Les frondeurs brandissaient leurs bras noueux et durs

Et des cavaliers nus au galop des cavales

Entrèrent en hurlant par les brèches des murs.

Des torches consumaient de leurs pourpres rivales

Les voiles rouges et les blocs de marbre roux.

Et des gerbes de feu fusaient par intervalles.

L'absence de vivants attisait le courroux

Des barbares frustrés de la chair des prêtresses,

Et les images d'or se brisaient sous leurs coups.

Tel le Temple, parmi les clameurs vengeresses,

S'abîmait dans les flots de bronze incandescent

Qui couronnaient les monts de monstrueuses tresses.

Seuls, les cygnes épars dans le val frémissant

Regardaient la lueur rouge de l'incendie

Comme un morne soleil qui meurt et qui descend ;

Et, vers l'astre nouveau d'où la flamme irradie,

Désespérant des dieux qui les ont oubliés,

Ils tournaient tristement leur prunelle agrandie,

Mais les barbares las, jetant leurs boucliers,

Firent pleuvoir, avec les pierres de leurs frondes,

Les flèches qui sifflaient entre les peupliers.

Pointes de fer, silex aigus et balles rondes

Trouaient l'eau frissonnante avec un bruit strident

Et le sang des oiseaux tachait les claires ondes.

Alors un chant funèbre emplit le ciel ardent :

Un concert douloureux d'ineffable harmonie

Montait vers les tueurs surgis de l'occident.

La voix des chanteurs blancs pleurant leur agonie

Poursuivait les guerriers jusque-là sans remords

Dont la chair palpitait d'une angoisse infinie ;

Et tandis qu'autour d'eux l'âme des cygnes morts

Semait un hymne amer de vengeance éternelle,

Les barbares, au vol de leurs chevaux sans mors,

S'enfonçaient, affolés, dans l'ombre solennelle.