La vraie sagesse
By Sébastien-Roch-Nicolas Chamfort
Written 1851-01-01 - 1851-01-01
C’est encor parmi nous un grand bien d’être sage ;
Il en faut convenir ; mais ce bonheur si doux,
Chez les Grecs autrefois l’était bien davantage :
Il laissait partager tous les plaisirs des fous.
L’ivresse de Bacchus, une plus douce ivresse,
Chez ce peuple charmant, moins ennuyé que nous,
Était le prix de la sagesse.
Mais ne serait-ce point la sagesse en effet ?
Et pourquoi non ? Consultons les sept sages :
Leur nom, sans leurs plaisirs, eût péri tout à fait.
N’avons-nous pas oublié net
Et leurs écrits et leurs ouvrages ?
On parle encor de leur banquet.
Socrate qui le remarquait,
Un jour alla chez Aspasie,
Qui ne voulait jamais être que son amie.
Il entre : elle brodait, dans ce goût élégant,
Que la mode aujourd’hui parmi nous renouvèle,
Car la Grèce est toujours en tout notre modèle.
« Hé bien ! dit-il en s’approchant,
Serez-vous donc toujours la même ?
Rien que de l’amitié ! quoi ! jamais rien de plus ?
Et d’autres vœux jamais ne seront entendus !
Quoi ! n’être que l’ami de l’objet que l’on aime !
Encor si votre cœur savait, ainsi que nous,
Mêler à l’amitié des mouvemens plus doux !
Car toujours dans notre âme un grain de convoitise
Assaisonne, quoiqu’on en dise,
Cette pure amitié que nous avons pour vous ?
Vous paraissez rêveuse, et vos regards baissés
Sur le canevas sont fixés :
Parlez, daignez au moins m’apprendre
Pour quel heureux mortel vos mains, dans ce moment…
— Pour qui ? dit Aspasie avec étonnement.
Eh ! mais… en vérité… je ne puis vous comprendre ;
C’est pour… — Hé bien ? — Pour un de mes amis.
— Pour un de vos amis ! Achevez de m’instruire,
Dit Socrate avec un souris ?
Parlez. — Eh bien ! c’est vous, puisqu’il faut vous le dire . »
Le philosophe, au comble de ses vœux,
Sentit… que sais-je, moi ! ce que l’amour inspire,
Quand, par bonheur pour lui, le sage est amoureux.