L'Abandonnée

By Maurice Rollinat

Written 1899-01-01 - 1899-01-01

La belle en larmes

Pleure l'abandon de ses charmes

Dont un volage enjôleur

A cueilli la fleur.

Elle sanglote

Au bord de l'onde qui grelotte

Sous les peupliers tremblants,

Pendant que son regard flotte

Et se perd sous les nénufars blancs.

« Adieu ! dit-elle,

Ô toi qui me fus infidèle.

Je t'offre, avant de mourir,

Mon dernier soupir.

Je te pardonne,

Aussi douce que la Madone,

Je te bénis par ma mort.

Le trépas que je me donne,

Pour mon cœur c'est ton amour encor.

Mon souvenir tendre

Sait toujours te voir et t'entendre

Et, par lui, rien n'est effacé

Du bonheur passé.

Nos doux libertinages

Dans les ravins, sous les feuillages,

Au long des ruisseaux tortueux,

Sont encor de claires images

Revenant aux appels de mes yeux.

Ton fruit que je porte

Dans mon ventre de bientôt morte,

C'est toi-même, tes os, ton sang,

Ô mon cher amant !

Traits pour traits, il me semble

Si bien sentir qu'il te ressemble !

Je ne fais donc qu'une avec toi ;

Je me dis que, fondus ensemble,

Tu mourras en même temps que moi. »

Puis, blême et hagarde,

Elle se penche, elle regarde

Le plus noir profond de l'eau

Qui sera son tombeau.

Elle se pâme

Devant le gouffre qui la réclame,

Et dit le nom, en s'y jetant,

De l'homme qu'elle aimait tant

Que, sans lui, son corps n'avait plus d'âme !