L'abbaye de vallombreuse

By Alphonse Lamartine

Written 1830-01-01 - 1830-01-01

Esprit de l'homme, un jour sur ces cimes glacées

Loin d'un monde odieux quel souffle t'emporta ?

Tu fus jusqu'au sommet chassé par tes pensées ;

Quel charme ou quelle horreur à la fin t'arrêta ?

Ce furent ces forêts, ces ténèbres, cette onde.

Et ces arbres sans date, et ces rocs immortels,

Et cet instinct sacré qui cherche un nouveau monde

Loin des sentiers battus que foulent les mortels.

Tu n'y vécus pas seul ; sous des formes divines,

Tes apparitions peuplèrent ce beau lieu ;

Tu voyais tour à tour passer sur ces collines

L'esprit de la tempête et le souffle de Dieu.

Sans doute ils t'enseignaient ce sublime langage

Que parle la nature au cœur des malheureux ;

Tu comprenais les vents, le tonnerre et l'orage,

Comme les éléments se comprennent entre eux.

L'esprit de la prière et de la solitude

Qui plane sur les monts, les torrents et les bois,

Dans ce qu'aux yeux mortels la terre a de plus rude.

Appela de tout temps des âmes de son choix !

Venez, venez, dit-il à l'amour qui regrette,

Au génie opprimé sous un ingrat oubli.

Au proscrit, que son toit redemande et rejette.

Au cœur qui goûta tout et que rien n'a rempli.

Venez, enfants du ciel, orphelins sur la terre,

Il est encor pour vous un asile ici-bas !

Mes trésors sont cachés, ma joie est un mystère.

Le vulgaire l'admire et ne la comprend pas !

Mais si votre œil pensif au ciel s'élève encore

Pour contempler la nuit qui se fond dans les airs,

Si vous aimez à voir les étoiles éclore,

Ou la lune onduler dans la lame des mers ;

Si la voix du torrent, qui gémit dans l'abîme

Et se brise en sanglots de rocher en rocher,

A votre lèvre encore arrache un cri sublime,

Et force malgré vous vos pas à s'approcher ;

Couché sous ces sapins aux feuilles dentelées,

Si votre oreille écoute avec ravissement

Glisser dans les rameaux ces brises modulées

Comme les sons plaintifs d'un céleste instrument ;

Si ce germe arraché d'une plante divine,

L'espérance, en vos cœurs malgré vous refleurit

Et croît dans le désert, pareille à la racine

Que sans terre et sans eau le rocher seul nourrit ;

Si la prière enfin de ses pleurs vous inonde,

Et devant l'infini fait fléchir vos genoux ;

Ah ! venez ; c'est trop peu pour vivre avec ce monde,

Mais c'est assez pour vivre avec le ciel et vous !