L’abbé chaulieu et le cardinal bernis
By Sébastien-Roch-Nicolas Chamfort
Written 1851-01-01 - 1851-01-01
Chaulieu, disciple d’Épicure,
Et des grâces heureux amant,
Quand tu chantais si tendrement
Ces vers, enfans de la nature,
Qui t’inspirait ? le sentiment.
O toi, qui veux suivre ses traces,
Abbé galant et délicat,
Dont les pinceaux donnent aux grâces,
Cet air coquet de ton état,
Qui t’inspire cette finesse,
Ces traits choisis, cet agrément,
Qui voilent le raisonnement,
Et font badiner la tendresse ?
Tu me réponds : le sentiment.
Mais viens sur la verte fougère
Voir folâtrer cette bergère ;
Quelle tendre simplicité !
Son amour lui sert de parure ;
Il rend touchante sa beauté ;
On la prendrait pour la nature
Sous les traits de la volupté.
Ne dis-tu pas : telle est la muse
De Chaulieu, cet aimable auteur ;
Il me touche, lorsqu’il m’amuse ;
Son esprit ne parle qu’au cœur.
S’il tient en main sa tasse pleine,
Il est Bacchus, je suis Silène.
Lorsque sur les lèvres d’Iris,
Il cueille ces baisers humides,
Dont les plaisirs vifs et perfides
Suspendent tous les sens surpris,
Et livrent les nymphes timides
A leurs satyres enhardis,
Mon âme s’enivre avec elle,
Des torrens de sa volupté.
Je songe… Plus d’une beauté
Sait les nuits que je me rappelle.
S’il cesse d’être Anacréon,
Pour s’instruire chez Épicure,
Il détruit la demeure obcure
Où l’erreur voyait l’Achéron.
A sa voix mon cœur se rassure,
Et mes plaisirs bravent Pluton.
Plus froid, éblouis davantage ;
Bernis, je vois dans ton ouvrage
Autant d’éclat et moins d’appas ;
Ton esprit obtient mon suffrage,
Mais mon cœur ne le donne pas.
Ta muse est l’adroite coquette
Qui sait placer un agrément,
Faire jouer un diamant,
Femme adorable, un peu caillette,
Toujours en habit arrangé,
Possédant l’art de la toilette,
Et redoutant le négligé.