L'abreuvoir

By Émile Verhaeren

Written 1883-01-01 - 1883-01-01

En un creux de terrain aussi profond qu'un antre,

Les étangs s'étalaient dans leur sommeil moiré,

Et servaient d'abreuvoir au bétail bigarré,

Qui s'y baignait, le corps dans l'eau jusqu'à mi-ventre.

Les troupeaux descendaient, par des chemins penchants :

Vaches à pas très lents, chevaux menés à l'amble,

Et les bœufs noirs et roux qui souvent, tous ensemble,

Beuglaient, le cou tendu, vers les soleils couchants.

Tout s'anéantissait dans la mort coutumière,

Dans la chute du jour : couleurs, parfums, lumière,

Explosions de sève et splendeurs d'horizons ;

Des brouillards s'étendaient en linceuls aux moissons,

Des routes s'enfonçaient dans le soir — infinies,

Et les grands bœufs semblaient râler ces agonies.