L’absinthe du mort

By Raoul Ponchon

Written 1920-01-01 - 1920-01-01

Dieu ! que la France est vaine

Auprès de ces pays !

Et je comprends sans peine

Qu’on les ait envahis.

Les mœurs et les usages

Y sont cent fois plus sages

Que chez nous, Blancs-Visages,

Qu’ils nomment les Oui-ouis.

Là-bas, le mariage

Me paraît, dès l’abord,

Offrir un avantage,

Et que je prise fort :

La loi s’y trouvant telle,

Que ma femme fidèle

Si je meurs avant elle

Doit me nourrir encor !

Bien mieux, si la « biture »

Est mon léger défaut,

Ma seconde nature,

Elle doit — il le faut —

Bien loin qu’elle sévisse,

Mettre tout son office

À respecter mon vice

Par delà le tombeau.

Chez nous, c’est un calvaire

Pour un verre de trop,

La femme vocifère,

Glapit comme un blaireau ;

Elle peste, elle rogne,

Vous traite de carogne,

D’enfant de la Pologne,

Et de fleur de bistro.

Tandis, là-bas — macache

Que si je suis nanti

D’une épouse malgache,

Elle ne m’abrutit.

Je puis boire — sans phrase,

Et sans qu’elle me rase,

Et voyez cette occase !

Même une fois parti !

Je suis donc mort. Ma veuve

Inconsolable, au lieu

De pleurer comme un fleuve,

M’apporte, grâce à Dieu !

De son pas le plus vite,

Ma boisson favorite,

Qui bien plus me profite

Que ses pleurs… Croyez-le !

Ainsi, quand le jour tombe,

Je la vois, jeune Hébé,

Déposer dans ma tombe

Un vieux « Pernod » frappé ;

Et je me crois encore,

Assis — humble pécore,

Que le Néant décore, —

À l’ombre d’un café.