Lacs

By Lucie Delarue-Mardrus

Written 1902-01-01 - 1902-01-01

Le long des peupliers ou le long des sapins

Et dans les raisins des collines

Câlines

Bondés de jus et de pépins ;

Au bord des torrents fous, sur le mont noir et vert

Dont le haut plonge dans l'hiver ;

Dans les villages

Gris et rouges aux tuiles sages ;

Au cœur des prés où l'air avait le goût de lait

Et que le roux bétail peuplait,

Sonnailles

Ponctuant de vertes ripailles ;

Parmi les pays durs aux pentes de velours,

Les improbables verreries

Des glaciers lourds

Dont les grottes sont des féeries,

Tranquille, notre calme et pensive amitié

A promené sa fantaisie,

Sa poésie,

Tenu les aspects sous son pied,

Pendant que, sourcilleux ou souriant visage,

Du haut des pics, du bout des parcs,

Le paysage

Nous regardait avec ses lacs…

La route tourne. A droite, à gauche,

Le paysage étend ses vives aquarelles

Et l'horizon tranquille à tous ses bouts ébauche

Les vaporeuses citadelles

Des montagnes sempiternelles.

Villages. Un peu de culture ;

Toits rouges ; jaune des moissons ; verts de la vigne ;

Un long troupeau de bœufs carillonne et pâture ;

Un peuplier, étroite ligne,

Donne au tout une architecture.

Mais au fond, dans les gris d'ardoise

De l'Alpe dont les pics se pâment dans un songe,

Éclate tout à coup l'incroyable turquoise

Du Léman qui cligne et s'allonge

Comme une prunelle sournoise.

Œil bleu du paysage aimable, le Léman

Nous a longtemps bercés sur ses profondeurs claires,

Dans l'archipel surgi des Alpes débonnaires

Que noyaient les douceurs mauves d'un ciel dormant.

Le sillage y traçait son triangle illusoire

Et se mourait au bord vaudois sont les coteaux

fructifiants trempaient leurs plus charmants châteaux

Dans l'eau paisible où les villages venaient boire…

Oh ! tours sous un chapeau de feuilles ! Fins clochers

Dépassés par des peupliers ! Saules en houppes !

Petits golfes proprets et ronds comme des coupes

Creusant la terre sans misère et sans péchés !

Pointes et pics qui sembliez en gélatine !

Mouettes au vol mou gagnant l'autre versant,

Qui vous apparentiez dans le soir languissant

Au gonflement joli de la voile latine !

Oh ! dans les yeux des passagères au front pur,

Ta nullité redite, alme Léman, turquoise

Pacifique qui meus ton éternel azur

Au rythme intérieur d'une valse viennoise !…

Je tendrai mes deux mains dures, qu'un désir pousse,

Vers la fluidité des paysages mous,

Vers l'Alpe évaporée et dressant contre nous

SE fantômes surgis du lit des mers d'eau douce.

Le voyage nous berce au rythme des hamacs ;

Un souffle gonfle au vol les barques et les cygnes ;

Les rivages sereins fuient de toutes leurs lignes,

Et, du fond de l'azur, monte l'âme des lacs.

Je suis celle qui cherche à tâtons une touffe

Contre le vide ouvert qui la prend peu à peu

A, saisir !… Je respire et je mange du bleu,

Je m'y débats, je m'y enfonce, j'y étouffe !…

Et parmi la palette exquise de tes ciels,

Le burinage ferme et fin de ta grisaille,

Rêvant à ton bruit sourd d'éternelle bataille,

Ville noire de es songes habituels,

J'appelle à mon secours, du fond des heures molles,

Ton labeur violent, ta colère et ton mal,

Car je sens, dans l'horreur douce de l'idéal,

Mon âme qui se meurt comme un chant sans paroles…

Solitaire Bourget, notre couple rêveur

Ne profanera pas tes rives romantiques ;

Mais ton flot tiède où l'Alpe admire sa lourdeur

Sera sucré de nos bouquets aromantiques,

Quand nous noierons dans la clarté de ton courant

Des mains pleines de fleurs et de feuilles d'automne…

Car nous voulons unir nos yeux au bleu vivant

Qui met presque un regard dans ton eau monotone,

Et respirer l'odeur tendre de ton azur

Et sommeiller au bruit musical de tes ondes,

Les soirs que, dans ton calme identique au ciel pur,

Répondant doucement à nos âmes profondes,

Soupirera parmi les flûtes des roseaux

L'âme de Lamartine errante sur les eaux.

Le reflet d'un couvent se tord comme une anguille

Dans la profondeur bleue et tremblante du lac,

Et le clocher, surgi des épaisseurs d'un parc,

Pique le ciel affable avec sa mince aiguille.

Les moines ont vaincu la sensualité

De la terre dévote où poussent les deux Signes :

Un vin surnaturel gonfle parmi les vignes ;

Un pain divin germa dans le blé de l'été.

Et tu sens que le vol d'une aile archangélique

Danse dans ton écharpe au souffle matinal,

Quand ta barque, fendant un calme baptismal,

Te balance sans bruit sur le lac catholique…

Les bateaux indolents, creux comme des berceaux,

Ont dorloté sans bruit nos âmes sur les eaux.

Les lacs s'arrondissaient à même la campagne,

Clairs, dans la sertissure abrupte des montagnes.

Le ciel et l'eau faisaient échange de bleu pur,

Et nous avons jeté nos filets dans l'azur.

Les roseaux balançaient leurs naturelles harpes

Où s'accrochait le vol tombé de nos écharpes…

Vive capture !… Oh, les béants poissons du flot,

Chacun dansant, rendant son âme de joyau !

Lueurs, frétillements, miracle des écailles

Qui sortent du secret des vagues, plein les mailles !

Oh ! le filet jeté le long des jours dormants

Et qui revient chargé du trésor des moments !

Filets du rêve en qui la joie est capturée,

Poissons, joyaux, moments, bonheur, pêche dorée !…

Laisse ta barque fuir plus vive qu'un poisson

Dans le silence huileux du lac. Les rames pleurent

Sur l'eau verte et crevée où tes bagues affleurent

Et à laquelle un souffle a donné le frisson.

Le rivage t'embaume au parfum des campagnes,

Il te frôle en passant de ses derniers fourrés,

Et tu mires au vol tes sourires dorés

Le long du courant plein de ciel et de montagnes.

Et si, debout avec les bras vers la Beauté,

Le couchant tout au bord du vertige te pose,

Ta coiffure va doucement perdre une rose,

Au gouffre de la lourde et profonde clarté.

Le long des beaux jardins sans demeure, va voir

Aux immobiles lacs arrondissant leur coupe

Parmi de l'herbe drue et du branchage noir,

Les soirs laiteux tombés dans l'eau qu'un cygne coupe.

De sa nage sans bruit deux sillages s'en vont

Regagner, en leur ligne étroite et biaisée,

Chaque rive contraire où pleure une rosée,

Et qui trempe dans l'eau son mirage profond.

La tranquillité douce et le pâle silence

Accompagnent la course immaculée ; un pur,

Un identique cygne en reflet se balance

Dans l'horreur du miroir inéluctable et sûr…

Tu n'as pas su vers quelle issue ou quelle terre

Ramait la royauté si blanche des oiseaux

Par la vie innommable et changeante des eaux

Qu'écartait largement son geste solitaire,

Mais tu savais, avec l'intacte dignité

Et cette solitude émouvante du cygne,

Que voguait mollement ton âme intacte et digne

Vers la nuit, le repos, le silence, l'été…

Bleu Bourget et Seine d'argent,

Dans les inquiètes nuitées,

Nous avons fréquenté vos douces eaux hantées,

Aux peupliers debout sur leur reflet plongeant.

L'aviron heurtait les mirages

Où médite sans bruit l'âme des paysages,

Et nous, songeant sur l'eau qui luit

Aux Archanges défunts qu'elle pleure aujourd'hui,

Pieusement nous effeuillâmes,

Entre nos doigts mouillés en mémoire des âmes,

dans le lac bleu, de verts branchages de tilleul,

Et, sur le fleuve gris, l'aurore d'un glaïeul…