L'agonie
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
Priez Dieu pour l'agonisant !
Depuis bien des milliers d'années
Il vivait, les pieds reposant
Sur les parois des Pyrénées,
La tête aux mers du Nord gisant.
Son flanc droit touchait au rivage
Où mugit l'Océan sauvage,
Son flanc gauche aux flots verts du Rhin ;
Son cœur, aux deux bouts de la terre.
Poussait le sang par chaque artère
Avec un battement d'airain !
Le colosse était si robuste,
Que les peuples venaient jadis
Au souffle de son large buste
Réchauffer leurs cœurs engourdis.
Et quand ses membres, d'aventure,
Rien que pour changer de posture
Dans son vaste lit s'ébranlaient,
Le sol tremblait jusqu'aux entrailles ;
Les cités aux fortes murailles
Comme un homme ivre chancelaient !
Mais à présent, de sa narine,
Le souffle sort faible, abattu,
Sans pouvoir gonfler sa poitrine,
Sans faire mouvoir un fétu.
Secoué de frissons funèbres,
Dans le silence et les ténèbres
Le colosse râle, égorgé ;
Et le passant qui le regarde
Ne voit plus sortir que la garde
Du poignard dans son flanc plongé !
Si l'étranger vers lui se penche
Et, d'un regard compatissant,
Cherche l'endroit par où s'épanche
Sa vie avec un flot de sang,
Soudain, la blessure cachée
Apparaît : la chair arrachée
Près du cœur laisse un trou béant,
Plaie affreuse, horrible fenêtre
Par où l’œil curieux pénètre
Jusqu'aux viscères du géant !
Pourtant, sa vigueur est immense ;
Il pourrait encore guérir ;
Mais, ô lamentable démence !
Lui-même s'acharne à mourir !
Lui-même, d'une main crispée,
Retourne dans son flanc l'épée,
L'enfonce en se martyrisant ;
Et, pour rendre sa mort plus sûre,
Lui-même élargit la blessure
Par où l'âme va s'épuisant…
Priez Dieu pour l'agonisant !