L'agonie

By Charles Grandsard

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Priez Dieu pour l'agonisant !

Depuis bien des milliers d'années

Il vivait, les pieds reposant

Sur les parois des Pyrénées,

La tête aux mers du Nord gisant.

Son flanc droit touchait au rivage

Où mugit l'Océan sauvage,

Son flanc gauche aux flots verts du Rhin ;

Son cœur, aux deux bouts de la terre.

Poussait le sang par chaque artère

Avec un battement d'airain !

Le colosse était si robuste,

Que les peuples venaient jadis

Au souffle de son large buste

Réchauffer leurs cœurs engourdis.

Et quand ses membres, d'aventure,

Rien que pour changer de posture

Dans son vaste lit s'ébranlaient,

Le sol tremblait jusqu'aux entrailles ;

Les cités aux fortes murailles

Comme un homme ivre chancelaient !

Mais à présent, de sa narine,

Le souffle sort faible, abattu,

Sans pouvoir gonfler sa poitrine,

Sans faire mouvoir un fétu.

Secoué de frissons funèbres,

Dans le silence et les ténèbres

Le colosse râle, égorgé ;

Et le passant qui le regarde

Ne voit plus sortir que la garde

Du poignard dans son flanc plongé !

Si l'étranger vers lui se penche

Et, d'un regard compatissant,

Cherche l'endroit par où s'épanche

Sa vie avec un flot de sang,

Soudain, la blessure cachée

Apparaît : la chair arrachée

Près du cœur laisse un trou béant,

Plaie affreuse, horrible fenêtre

Par où l’œil curieux pénètre

Jusqu'aux viscères du géant !

Pourtant, sa vigueur est immense ;

Il pourrait encore guérir ;

Mais, ô lamentable démence !

Lui-même s'acharne à mourir !

Lui-même, d'une main crispée,

Retourne dans son flanc l'épée,

L'enfonce en se martyrisant ;

Et, pour rendre sa mort plus sûre,

Lui-même élargit la blessure

Par où l'âme va s'épuisant…

Priez Dieu pour l'agonisant !