L'agonie

By René-François Sully Prudhomme

Written 1867-01-01 - 1867-01-01

Vous qui m'aiderez dans mon agonie,

Ne me dites rien ;

Faites que j'entende un peu d'harmonie,

Et je mourrai bien.

La musique apaise, enchante et délie

Des choses d'en bas :

Bercez ma douleur ; je vous en supplie,

Ne lui parlez pas.

Je suis las des mots, je suis las d'entendre

Ce qui peut mentir ;

J'aime mieux les sons qu'au lieu de comprendre

Je n'ai qu'à sentir ;

Une mélodie où l'âme se plonge

Et qui, sans effort,

Me fera passer du délire au songe,

Du songe à la mort.

Vous qui m'aiderez dans mon agonie,

Ne me dites rien.

Pour allégement un peu d'harmonie

Me fera grand bien.

Vous irez chercher ma pauvre nourrice

Qui mène un troupeau,

Et vous lui direz que c'est mon caprice,

Au bord du tombeau,

D'entendre chanter tout bas, de sa bouche,

Un air d'autrefois,

Simple et monotone, un doux air qui touche

Avec peu de voix.

Vous la trouverez : les gens des chaumières

Vivent très longtemps,

Et je suis d'un monde où l'on ne vit guères

Plusieurs fois vingt ans.

Vous nous laisserez tous les deux ensemble :

Nos cœurs s'uniront ;

Elle chantera d'un accent qui tremble,

La main sur mon front.

Lors elle sera peut-être la seule

Qui m'aime toujours,

Et je m'en irai dans son chant d'aïeule

Vers mes premiers jours,

Pour ne pas sentir, à ma dernière heure,

Que mon cœur se fend,

Pour ne plus penser, pour que l'homme meure

Comme est né l'enfant.

Vous qui m'aiderez dans mon agonie,

Ne me dites rien ;

Faites que j'entende un peu d'harmonie,

Et je mourrai bien.