L'aigle, la laie et la chatte

By Jean de La Fontaine

Written 1678-01-01 - 1694-01-01

L'aigle avoit ses petits au haut d'un arbre creux,

La laie au pied, la chatte entre les deux ;

Et sans s'incommoder, moyennant ce partage,

Mères et nourrissons faisoient leur tripotage.

La chatte détruisit par sa fourbe l'accord ;

Elle grimpa chez l'aigle, et lui dit : Notre mort

(Au moins de nos enfants, car c'est tout un aux mères)

Ne tardera possible guères.

Voyez-vous à nos pieds fouir incessamment

Cette maudite laie, et creuser une mine ?

C'est pour déraciner le chêne assurément,

Et de nos nourrissons attirer la ruine :

L'arbre tombant, ils seront dévorés ;

Qu'ils s'en tiennent pour assurés.

S'il m'en restoit un seul, j'adoucirois ma plainte.

Au partir de ce lieu, qu'elle remplit de crainte,

La perfide descend tout droit

A l'endroit

Où la laie étoit en gésine.

Ma bonne amie et ma voisine,

Lui dit-elle tout bas, je vous donne un avis :

L'aigle, si vous sortez, fondra sur vos petits.

Obligez-moi de n'en rien dire ;

Son courroux tomberoit sur moi.

Dans cette autre famille ayant semé l'effroi,

La chatte en son trou se retire.

L'aigle n'ose sortir, ni pourvoir aux besoins

De ses petits ; la laie encore moins :

Sottes de ne pas voir que le plus grand des soins

Ce doit être celui d'éviter la famine.

À demeurer chez soi l'une et l'autre s'obstine,

Pour secourir les siens dedans l'occasion :

L'oiseau royal, en cas de mine ;

La laie, en cas d'irruption.

La faim détruisit tout ; il ne resta personne

De la gent marcassine et de la gent aiglonne

Qui n'allât de vie à trépas :

Grand renfort pour messieurs les chats.

Que ne sait point ourdir une langue traîtresse

Par sa pernicieuse adresse !

Des malheurs qui sont sortis

De la boîte de Pandore,

Celui qu'à meilleur droit tout l'univers abhorre,

C'est la fourbe, à mon avis.