L'album de photographies

By Edmond Rostand

Written 1893-01-01 - 1893-01-01

Cet album sur quoi tu te penches,

Je n'en peux voir sans un frisson

Les épais feuillets blancs qui sont

Pareils à des façades blanches !

Je vois, dans le carton glacé,

S'ouvrir, à chacune des pages

Qui sont à deux ou trois étages,

Six fenêtres sur le passé.

On est là, la mine ravie !

Et peut-être restera-t-on

A ces fenêtres de carton

Plus qu'aux fenêtres de la vie.

Jusques à quand souriront-ils

A ces fenêtres découpées

De maisonnettes de poupées,

Nos vieux trois-quarts, nos vieux profils ?

Sous leurs fermoirs et sous leurs moires,

Les vieux albums de vieux portraits

Laisseront s'effacer nos traits

Plus lentement que les mémoires.

On sera morts depuis longtemps

Qu'aux visiteurs priés d'attendre

Ces portraits feront encor prendre

Patience quelques instants.

On sera ces oncles, ces tantes,

Ces bonshommes gras ou fluets,

Ces haut-de-forme désuets,

Et ces robes trop importantes !

Ces enfants dans des fauteuils, nus ;

Ces lycéens — depuis grands-pères ! —

Ces magistrats, ces militaires,

Tous ces morts, tous ces inconnus !

Cessez, fenêtres minuscules,

De nous offrir aux yeux moqueurs

Lorsqu'il n'y aura plus des cœurs

Pour accepter nos ridicules !

Ah ! nos portraits qui s'en iront

Dans les albums inévitables

Déposés sur les coins des tables

Où, doucement, ils jauniront !

Morts, faudra-t-il que l'on remeure

D'abord dans les cœurs, puis encor

Sur ces cartons à biseau d'or

Où sinistrement on demeure ?

Jetez ces rois et ces valets

Dont s'éternise l'agonie !

Puisque la partie est finie,

Jetez les cartes ! Jetez-les !