L’Aleatico

By Auguste Brizeux

Written 1874-01-01 - 1874-01-01

LA poésie émane,

Émane mollement du vase de mon cœur,

Depuis que j’y versai cette heureuse liqueur,

Douce comme le ciel de la blonde Toscane.

Eh quoi ! le bon Pétrarque oublia la boisson

Où le barde étranger enivre sa chanson !

Ah ! ce vin réjouit l’esprit sans qu’il l’offusque !

Je l’appelle un nectar, un élixir divin :

Si j’étais le Grand-Duc, je boirais de ce vin

Dans un beau vase étrusque.

Tu vois dans ce palais ce grand arc et son dard :

Eh bien, Toscan subtil, je l’appelle un symbole.

— Oui, Barde, saluons ce symbole de l’art

Qui nous sert à lancer la divine parole :

Homère l’inventeur au poète romain

Le transmit ; depuis Dante il va de main en main.

Dis : ai-je pénétré l’ingénieux emblème ?

— Bien, Toscan. Cependant l’arc a-t-il voyagé ?

Ou, d’Homère à Milton (grand et nouveau problème !),

Tous ont-ils changé d’arc quand le but a changé ?

Qu’elle est prompte et subtile,

La flamme de l’esprit chez vous, peuple toscan

Elle éclate soudain comme un feu de volcan,

Ou jusqu’au fond du cœur pénètre comme l’huile.

Instruisez un barbare égaré dans vos murs !

Versez-moi de ce vin fait des fruits les plus mûrs !

Il vous donne la force, il vous donne la grâce,

Des Celtes à Florence un vestige est resté :

Par leur grand souvenir à ce vin exalté,

Je veux chanter ma race.

Le char celte, le char tout en bois de bouleau,

Je l’ai vu ! Le timon, le cercle de la roue

Avec les membres durs et tors d’un arbrisseau

Furent construits sans bronze ou fer ; rien qui les noue.

À Florence, au milieu des arts dans leur splendeur,

Pour un enfant de l’Ouest ce char a sa grandeur.

Où sont les deux coursiers, les coursiers blancs du Celte ?

Leurs attaches de cuir pendent le long du char :

Lui-même où donc est-il, le guerrier jeune et svelte ?

Qu’il vienne l’arc en main et lance au loin son dard !

La poésie émane.

Émane mollement du vase de mon cœur,

Depuis que j’y versai cette heureuse liqueur.

Douce comme le ciel de la blonde Toscane.

Eh quoi ! le bon Pétrarque oublia la boisson

Où le barde étranger enivre sa chanson !

Ah ! ce vin réjouit l’esprit sans qu’il l’offusque !

Je l’appelle un nectar, un élixir divin :

Si j’étais le Grand-Duc, je boirais de ce vin

Dans un beau vase étrusque.