L’allemagne
By Albert Angot
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
L’aigle portait au flanc une large blessure ;
L’incendie et le froid, les hommes, la nature
Paraissaient contre lui s’acharner à la fois.
Ainsi que des corbeaux qui croassent dans l’ombre,
Attentifs à sa perte et comptant sur leur nombre
S’agitaient nations et rois.
Et l’aigle pesamment revenait vers son aire
Voir si ses rejetons qu’il élevait naguère
Pour les rudes combats, — pouvaient le secourir,
Lorsque la bande noire, avec un cri sauvage,
Comme les tourbillons d’une grêle d’orage
Sur lui fondit pour l’assaillir.
Chacun voulait avoir sa part à la curée.
L’Europe était de sang à Leipsick altérée :
Prussiens et Bavarois, Wurtembergeois, Saxons,
Autrichiens, Weimariens, soldats de Westphalie,
L’Allemagne d’alors tant de fois assagie
Se ruait sur nos bataillons.
Malgré ses trahisons et la lutte inégale,
L’Allemagne accablant la France sa rivale
Avait un noble but, un but plein de grandeur :
Elle avait trop longtemps gémi sous notre chaîne ;
Elle la secouait le cœur rempli de haine
Et de fiel — contre l’oppresseur.
C’était un grand réveil, comme une émeute immense ;
C’était ce sentiment, et cette impatience
Qu’éprouve un prisonnier, qui voit de sa prison
Un barreau — descellé par une main amie,
Et se prépare à fuir, quand la garde endormie
Permettra son évasion.
Un souffle de fierté mêlé d’indépendance,
Qu’elle avait recueilli jadis venant de France,
Animait ses enfants qui marchaient au combat.
Les Ruckert et les Arndt enflammaient leur courage ;
Chacun voulait être soldat.
Les hymnes de Weber saluaient les bannières
Et faisaient tressaillir ces phalanges guerrières
Dont les dieux se nommaient jadis Bach et Mozart ;
On oubliait Schiller, le grand Goëthe lui-même
Qui semblait ignorer cette lutte suprême,
Perdu sur les sommets de l’art.
Alors, à notre tour, nous vîmes la Patrie
Courber son noble front, par la douleur flétrie.
Notre sort était dur, mais non immérité.
Napoléon le Grand, ébloui par la Gloire,
Sur l’Europe abusait souvent de la victoire,
Et combattait la Liberté.
Ah ! combien l’Allemagne, en son patriotisme
Poussé jusqu’à l’excès et jusqu’au fanatisme,
Était plus grand alors, qu’à cette heure où j’écris !
Ce n’est plus pour lever au ciel sa libre tête,
Mais bien pour obéir à l’esprit de conquête,
Qu’elle vient assiéger Paris.
Autrefois, à Strasbourg, le drapeau tricolore
Dans le miroir du Rhin se reflétait encore,
Et la Pucelle de Metz qui fermait son corset,
Du haut de ses remparts regardant en silence
Les Prussiens et Blücher, ce type d’insolence,
Sentait son front qui rougissait.
Plus heureuse aujourd’hui que Charles-Quint d’Espagne
Trouvant dans la famine une aide, — l’Allemagne
De la pudique Metz outrage la pudeur ;
Et le Prussien jaloux, entr’ouvrant sa ceinture,
Admire ses contours, et raille la figure
De Chevert — qu’elle a sur son cœur.
Strasbourg ! — quels souvenirs ce nom seul ressuscite
Pour un cœur généreux, pour un cœur qui palpite !
Goëthe, n’est-ce pas là que tu venais t’asseoir,
Riche de l’avenir, et brillant de jeunesse,
Pour vider à longs traits la coupe de l’ivresse
De tout apprendre, et tout savoir ?
Ah ! si tu revenais dans notre noble Alsace
Dont l’image enchantait ta mémoire vivace,
Lorsque tu recueillais tes souvenirs passés,
L’Alsace où tu connus l’aimable Frédérique,
Chaste apparition, dont l’ovale pudique
Brillait sous ses cheveux tressés,
Certes, tu maudirais la Patrie allemande
Que tu voulais aussi voir un jour forte et grande,
En ne trouvant partout que cendres et débris !
L’Allemagne a passé !— La bombe incendiaire,
Qu’en ses canons lançait sa horde sanguinaire
N’a laissé que des murs noircis.
Cette Bibliothèque, en richesses féconde,
Ces trésors précieux, où ton âme profonde
Aimait à se plonger, — tu la cherches en vain !
Werder, nouvel Omar, les jugeait inutiles :
Ce ne sont aujourd’hui que ruines stériles
Pour l’artiste et pour l’écrivain.
Regarde un peu plus loin… ! — Ces fûts, ces colonnettes
Qui gisent en amas, ces fines statuettes
Paraissant regretter leurs fronts déshonorés,
Ce sont les noirs débris de cette Cathédrale
Qui levait dans les airs sa flèche triomphale
Fière de ses parvis sacrés.
L’Allemagne a passé ! — La rosace gothique,
Les merveilleux vitraux, — l’horloge astronomique,
Tous ces chefs d’œuvre, tout, Goëthe, tout est brisé.
Tu n’entendrais plus l’orgue à la voix solennelle,
La bombe a complètement son œuvre criminelle.
Goëthe, l’Allemagne a passé — !
Elle a passé sur nous, ainsi que la tempête,
Sourde à l’Humanité qui lui disait : — « Arrête ! — »
Implacable et brutale, aveugle en sa fureur,
Elle apprendra plus tard en lisant son histoire,
Que ces actes honteux ont terni sa victoire,
Et qu’elle a manqué de grandeur.
Elle apprendra plus tard qu’elle a changé de chaîne.
Elle n’est plus Française, oui, mais elle est Prussienne ;
Elle n’est plus qu’un fief des rois de Brandebourg.
Son châtiment sera la crainte de la guerre,
Tant qu’il existera quelque Français sur terre
Pour venger le sort de Strasbourg ;
Tant que Metz, subissant de honteuses caresses,
Nous enverra l’écho de ses mornes tristesses ;
Tant qu’il existera chez nous des arsenaux,
Des canons, des obus avec de la mitraille,
Des soldats, des marins, souhaitant la bataille,
Des flottes et des amiraux.
Allez, bons Allemands, vous exercer aux armes,
Dans les camps des Prussiens pour voler aux alarmes ;
Vous aimes les combats ! vous en aurez demain.
Notre glaive d’acier tiré sur votre tête
Sera comme celui de l’Antiquité prête
A Damoclès, le Sicilien.
Dites adieu, vassaux, à cette poésie,
A cette fraîche fleur aux parfums d’ambroisie,
A ces aimables arts, autrefois vos amours.
Vassaux, il faut partir : la Prusse vous appelle !
Soyez son bouclier, combattez devant elle,
Et pour elle mourez toujours.
Pour vous plus de Lessing aux fécondes critiques,
De Goëthe, de Schiller aux drames historiques,
De Dürer, de Kaülbach, de Mozart, de Weber.
Vos grands hommes sont morts ; leur semence inféconde,
Au lieu des Meyerbeer, ne mettra plus au monde
Que des émules de Wagner.
Vous n’aurez même plus pour animer vos âmes
Des Koërner et des Arndt aux paroles de flammes,
Car vous ne combattrez que pour ambition.
Le poëte-guerrier n’a d’hymne poétique,
Que s’il chante un sujet qui soit patriotique
Et digne de sa nation.
Mais qu’entends-je ? Une voix vient se joindre à la mienne.
Est-ce un écho lointain que la brise ramène,
Et qui vient sur mon luth murmurer sourdement.
L’écho grandit… — Soudain une figure sombre
A mes côtés ricane, et m’approuve dans l’ombre :
C’est Heine, un Allemand.