L’amant des sirènes

By Renée Vivien

Written 1903-01-01 - 1903-01-01

Vous craignez le Désir, ô compagnons d’Ulysse.

Aveugles et muets, l’âme close au péril

De la voix qui ruisselle et du rire subtil,

Vous rêvez des foyers qui recueillent l’exil

Aux pieds lassés. Moi seul, ô compagnons d’Ulysse,

Moi seul ai dédaigné la fraude et l’artifice,

Moi seul ose l’Amour et le divin Péril.

Dénouant leurs cheveux fluides, les Sirènes,

Ceintes de la langueur et de l’ardeur des Morts,

S’approchent, un reflet de perles sur leurs corps.

Elles chantent, leur voix se mêle aux clairs accords

Des vagues et du vent… J’entrevois les Sirènes…

Elles chantent l’Amour qui corrode les veines

Comme un venin, et fait brûler le sang des Morts.

Elles chantent la paix de l’heureuse agonie,

Le sanglot nuptial dans l’ombre du Sommeil

Que ne pénètrent plus les flèches du soleil…

Elles chantent l’Amour qui s’apaise, pareil

Aux larmes sans douleur… Ah ! l’heureuse agonie,

Le lit où la couleur se mêle à l’harmonie,

Le flux et le reflux qui bercent le Sommeil…

Le vent m’emportera vers l’énigme des brumes…

J’irai, comme le mât d’un navire broyé,

Et j’abandonnerai mon âme de Noyé

Au rythme des remous, au velours déployé

Des algues, au baiser des brises et des brumes…

Le sel imprégnera d’étranges amertumes

Et de frais souvenirs mes lèvres de Noyé…

Ô lâches compagnons d’Ulysse ! Pour une heure

Je donne l’existence humaine ! Pour un chant

Vaguement répété par la mer au couchant,

Pour un visage à peine entrevu, se penchant

Sur le miroir brisé des ondes, — pour une heure,

J’accepte le silence où le néant demeure,

Le silence où périt la mémoire du chant…