L’âme de paganini

By Marceline Desbordes-Valmore

Written 1830-01-01 - 1830-01-01

Oui, d’une flamme à part cette âme fut formée !

Oui, Dieu la soupira, ce fut sa bien-aimée !

Oui, mille oiseaux d’amour murmurent dans son sein ;

Leur souffle le parcourt, ils chantent sous sa main ;

Lorsqu’on entend glisser sa vie

Aux cordes où son cœur dit ses pulsations,

Doux nom ! tu vas tintant d’allégresse et d’envie

Autour de ses créations !

Lorsqu’il va les cueillir comme les fleurs aux plaines,

Imitant la cigale à travers le bouleau,

Ou le frissonnement des nocturnes phalènes

Frôlant le narcisse dans l’eau ;

Lorsque sa gloire solitaire,

Au milieu du monde attentif,

Force tous les bruits à se taire,

Pour écouter le dieu plaintif ;

Lorsqu’il monte, léger comme un rêve dans l’ombre,

Qu’il attache à ses doigts les ailes d’un oiseau,

Et se balance ainsi que le rossignol sombre

Désaltérant sa voix au sommet d’un roseau ;

Parmi ses suaves haleines

Qui bruissent comme les fleurs,

Roule un miel dans toutes les peines,

Et des larmes pour tous les pleurs !

Un roi qui plaint et qui pardonne

Relève moins d’infortunés :

Pensif et seul sous sa couronne,

Roi sans armée, il donne ! il donne

Tous les biens qui lui sont donnés !

Attiré dans sa pitié tendre,

On ne sait plus rien des méchants ;

En est-il où l’on peut l’entendre ?

Non, le mal est forcé d’attendre

Que son âme enferme ses chants !

Il porte au malheur qui succombe

Un secret qu’il va prendre au ciel,

Et relevant la foi qui tombe,

Qui doute et qui cherchait la tombe,

Il dit : « L’espoir est immortel ! »

À cette âme qu’il a cherchée,

Il dit : « Ma sœur, écoute-moi :

Je parle à la douleur cachée ;

Dans la. mienne au monde attachée

Je souffre !… et j’attends comme toi. »

Car, on dit que naguère un cœur de jeune femme,

À force de l’aimer, mourut ! et s’enferma

Sous l’érable sonore où palpite sa flamme,

Pour répondre toujours à celui qu’elle aima !

C’est sur ce cœur voilé qu’il frappe ses prodiges,

Et ses sanglots d’amour, et sa prière aux cieux,

Et tous ses cris délicieux !

Ils sont deux ! toujours deux au fond de leurs prestiges :

Elle ! à lui demander de toujours la chérir,

À lui reprocher, lui ! d’avoir voulu mourir.

Oh ! comme ils s’isolent ensemble

Pour causer de ciel et d’amour !

L’heure sans nom qui les rassemble

N’a plus de nuit, n’a plus de jour.

Leur chaste et brûlante souffrance

S’abreuve en tremblant d’espérance ;

Car, dans un profond souvenir,

Que de croyance et d’avenir !

Mais quand il faut enfin retomber sur la terre,

Recueilli tout entier dans son double mystère,

Savourant pour sa soif encore un peu de miel,

Avant d’abandonner le ciel,

Son génie altéré s’y plonge et s’y replonge,

Comme un baiser qui se prolonge

S’attache à des lèvres de feu,

Pour suspendre longtemps un impossible adieu !

Voilà pourquoi son front d’artiste

S’empreint de charme et de pâleur,

Et pourquoi l’on écoute, triste,

Ce talent baigné de douleur !

Dieu ! protégez dans ses voyages

L’écho vivant de votre voix,

Qui suspend la voix des orages,

Ou les fait gémir sous ses doigts.

À cette errante mélodie

Fermez les sentiers douloureux ;

Car sa sublime maladie

Guérit bien des cœurs malheureux !