L’âme des géants
By Félix Frank
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
JOUR des sanglantes épopées,
Éclair d’un péril inconnu,
Tu fais resplendir le fer nu
Des longs sabres et des épées !
Les tambours battent ! L’on entend
Les citadelles qui résonnent !
L’air s’embrase, les canons tonnent,
Les soldats passent en chantant !
Là-bas, sous les collines vertes,
Les spectres au loin dispersés,
Les vieux héros se sont dressés !
Leurs paupières se sont rouvertes !
Pour nous aider à soutenir
Le poids des batailles géantes,
Désertant leurs fosses béantes,
Près de nous vont-ils revenir !
Ils ont crié : « Quelle devise ? —
Conquête ! Empire ! — O déraison !
Enfants, brisez votre prison ;
Que la Liberté vous suffise !
« Nous pensions qu’un frère martyr,
Peuple, t’appelait à son aide :
Quand pour le Droit la Force plaide,
La victoire est sans repentir !
« Mais la Conquête, derrière elle
Attirant l’essaim des vautours,
S’apprête de sombres retours
Et sème la haine éternelle.
« Le dernier vainqueur, c’est le Droit !
Craignez l’Empire aux pieds d’argile :
Toute chose inique est fragile
Et s’écroule par quelque endroit.
« Toutes les forces de notre âge
Dans nos bras seuls ne tenaient pas :
Quand le sol tremblait sous nos pas,
Une Âme planait dans l’orage,
« L’Âme du monde rajeuni,
Par les nations acclamée,
Qui rendait sublime l’armée
Et laissait notre nom béni !»
Oui vous avez dit vrai, spectres ! Pour chefs de file
Vous aviez le Génie avec le Dévoûment !
Vous mettiez le talon sur toute chose vile,
Et vous chassiez les rois pâles d’effarement.
Jours de quatre-vingt-neuf, pleins d’espoirs magnifiques,
Et vous, jours plus troublés, mais pleins d’âpre fierté,
Oh ! que vous êtes loin, jours où l’éclair des piques
Allumait dans les cœurs l’ardente volonté !
On s’armait ! on partait, pieds nus dans la poussière !
Les sabres indignés grinçaient dans leurs fourreaux !
L’orage des canons roulait vers la frontière,
Et du sol remué sortaient des généraux !
O géants de quatre-vingt-treize,
Vos fronts au contour souverain,
Où la pensée était à l’aise,
Avaient la rigueur de l’airain
Et la chaleur de la fournaise !
O soldats ! ô tribuns ! ô fous
Dont nous mesurons mal la taille,
La Justice aux yeux fiers et doux,
Quand vous alliez dans la bataille,
Jetait sa flamme autour de vous !
Et vous ne haïssiez, ô Pères,
Dans votre amour du genre humain,
Que le sifflement des vipères
Sortant des fossés du chemin
Et les tyrans dans leurs repaires !
Rien de tel aujourd’hui… rien de grand ! Quels exploits
Rêve encor ton âme asservie,
Pour qu’au jeu de la guerre, ô vieil enfant gaulois,
Tu risques ta force et ta vie ?
Qu’il coule de ta veine ou de celle d’autrui,
Du sang versé tu rendras compte,
Toi qui marque les champs où la paix aurait lui
D’un signe d’horreur et de honte !
— Jetez donc, ô soldats, jusqu’en ces jours de deuil
Où, prenant la France aux entrailles,
Des barbares voudraient la plonger au cercueil,
L’affreux outil des funérailles !
Pleins d’un mâle délire, alors, en ce danger,
Avec le plomb, avec la hache
Frappez, ô citoyens ! le sang de l’Étranger
Sur cos mains peut mettre sa tache :
Qu’il arrose chez nous ton arbre, ô Liberté,
Qu’il te ranime et qu’il te sacre !
Et j’absoudrai — farouche — en mon cœur attristé
La sublime horreur du massacre !