Lamento

By Lucie Delarue-Mardrus

Written 1920-01-01 - 1920-01-01

Que le voile du deuil couvre à jamais de noir

Mon âme immensément amère.

Oh ! pourquoi donc, hélas ! ai-je connu le soir

Oui ai vu se mourir ma mère ?

Pourquoi donc ai-je vu ce fragile être humain

Dans l'ombre devenir fantôme ?

Son cœur s'est arrêté de battre dans ma main.

Je le sens toujours sous ma paume

Le jour tombait ; et moi je regardais ses yeux

Qui n'en pouvaient plus de souffrance

Et je voyais mourir devant moi mon enfance

Et tout le passé merveilleux

Il faut, quand l'âge vient, que notre mère meure,

On me l'a dit, on me l'a dit.

Mais moi, sans rien savoir, à jamais je la pleure

Comme une mère son petit

Certes, la vie, avec tout ce qu'elle a qui navre,

M'a fait respirer son parfum.

Mais quand, la veille encore, on adorait quelqu'un,

Être la fille d'un cadavre !

Ses yeux, ses larges yeux qui regardaient sans voir,

Qui sombraient au fond de la terre !

Oh !pourquoi donc, hélas ! ai-je connu le soir

Où j'ai vu se mourir ma mère ?

Est-ce ordre naturel et justice, vraiment,

Qu'il faille que cette heure sonne ?

Ne plus jamais, jamais dire ce mot : « Maman »

N'être plus l'enfant de personne

J'en atteste mon âme ivre de désarroi :

Je dis qu'elle est morte trop vite.

Moi, je n'ai pas d'enfant. Elle était ma petite

Et je la berçais contre moi

Dans mon cœur sanglotant, qu'est-ce qui fera taire

L'irréparable désespoir ?

Oh ! pourquoi donc, hélas ! ai-je connu le soir

Où j'ai vu se mourir ma mère ?

Tout mon cœur était pris par ses gestes touchants

Pourquoi ne l'ai-je pas suivie ?

Il me faut vivre encor la moitié de ma vie,

Et, partout, les gens sont méchants

Il me reste à présent sa tombe entre des tombes…

Sous ce reposoir anguleux,

Au fond du cimetière où chantent des colombes,

Dorment à jamais ses grands yeux

Jusqu'au jour de gésir comme elle sous la pierre,

Je ne dois plus jamais la voir.

Oh ! pourquoi donc, hélas ! ai-je connu le soir

Où j'ai vu se mourir ma mère ?