L’ami d’enfance

By Marceline Desbordes-Valmore

Written 1860-01-01 - 1860-01-01

Un ami me parlait et me regardait vivre.

Alors, c’était mourir… Mon jeune âge était ivre

De l’orage enfermé dont la foudre est au cœur :

Et cet ami riait, car il était moqueur.

Il n’avait pas d’aimer la funeste science.

Son seul orage à lui c’était l’impatience.

Léger comme l’oiseau qui siffle avant d’aimer,

Disant : « Tout feu s’éteint, puisqu’il peut s’allumer ; »

Plein de chants, plein d’audace et d’orgueil sans alarme,

Il eût mis tout un jour à comprendre une larme.

De nos printemps égaux lui seul portait les fleurs ;

J’étais déjà l’aînée, hélas ! par bien des pleurs.

Décorant sa pitié d’une grâce insolente,

Il disputait, joyeux, avec ma voix tremblante ;

À ses doutes railleurs je répondais trop bas…

Prouve-t-on que l’on souffre à qui ne souffre pas ?

Soudain, presque en colère, il m’appela méchante.

De tromper la saison où l’on joue, où l’on chante :

« Venez, sortez, courez où sonne le plaisir !

Pourquoi restez-vous là navrant votre loisir ?

Pourquoi déifier vos immobiles peines ?

Venez, la vie est belle, et ses coupes sont pleines !…

Non ? Vous voulez pleurer ? Soit ! J’ai fait mon devoir ;

Adieu ! — Quand vous rirez, je reviendrai vous voir. »

Et je le vis s’enfuir comme l’oiseau s’envole ;

Et je pleurai longtemps au bruit de sa parole ;

Mais quoi ? la fête en lui chantait si haut alors

Qu’il n’entendait que ceux qui dansaient au dehors.

Tout change. Un an s’écoule, il revient… Qu’il est pâle !

Sur son front, quelle flamme a soufflé tant de hâle ?

Comme il accourt tremblant ! Comme il serre ma main !

Comme ses yeux sont noirs ! Quel démon en chemin

L’a saisi ? C’est qu’il aime ; il a trouvé son âme.

Il ne me dira plus : « Que c’est lâche une femme ! »

Triste, il m’a demandé : « C’est donc là votre enfer ?

Et je riais… Grand Dieu ! vous avez bien souffert ! »