L’amour mouillé

By Jean de La Fontaine

Written 1668-01-01 - 1694-01-01

J’étois couché mollement,

Et, contre mon ordinaire,

Je dormois tranquillement,

Quand un enfant s’en vint faire

À ma porte quelque bruit.

Il pleuvoit fort cette nuit :

Le vent, le froid et l’orage

Contre l’enfant faisoient rage.

« Ouvrez, dit-il, je suis nu. »

Moi, charitable et bonhomme,

J’ouvre au pauvre morfondu,

Et m’enquiers comme il se nomme.

« Je te le dirai tantôt,

Repartit-il, car il faut

Qu’auparavant je m’essuie. »

J’allume aussitôt du feu.

Il regarde si la pluie

N’a point gâté quelque peu

Un arc dont je me méfie.

Je m’approche toutefois,

Et de l’enfant prends les doigts,

Les réchauffe ; et dans moi-même

Je dis : « Pourquoi craindre tant ?

Que peut-il ? C’est un enfant :

Ma couardise est extrême

D’avoir eu le moindre effroi ;

Que seroit-ce si chez moi

J’avois reçu Polyphème ? »

L’enfant, d’un air enjoué,

Ayant un peu secoué

Les pièces de son armure

Et sa blonde chevelure,

Prend un trait, un trait vainqueur,

Qu’il me lance au fond du cœur.

« Voilà, dit-il, pour ta peine.

Souviens-toi bien de Climène,

Et de l’Amour, c’est mon nom.

— Ah ! je vous connois, lui dis-je,

Ingrat et cruel garçon !

Faut-il que qui vous oblige

Soit traité de la façon ! »

Amour fit une gambade ;

Et le petit scélérat

Me dit : « Pauvre camarade,

Mon arc est en bon état,

Mais ton cœur est bien malade. »