L'Amphithéâtre

By Armand Renaud

Written 1885-01-01 - 1885-01-01

DÉCHARNÉS, saignants, lamentables,

Les voyez-vous ces pauvres morts,

Disséqués sur les longues tables

Par l'étudiant sans remords ?

Lui, la serviette à la poitrine,

Les bras nus, le scalpel en main.

Il cherche des points de doctrine

Dans ces débris de corps humain.

Par instants, laissant son cadavre,

Il fume et chante une chanson ;

Il rêve d'un voyage au Havre

Ou d'une fête à Robinson.

Eux, pitoyablement cyniques,

Montrent leurs maigres nudités ;

On lit les suprêmes panique»

Dans leurs yeux par l'ombre habités.

Tous sont laids, hormis une femme

Au teint rosé suavement,

Que nul fer encore n'entame,

Et qui semble rire en dormant.

Près d'elle, un enfant, tête blonde,

A déjà le crâne scié,

Condamné qu'attendait le monde.

Et qui soudain fut gracié.

Plus loin, c'est un vieux et sa vieille

Usés par le labeur brutal.

Après l'existence pareille,

Ayant eu le même hôpital.

C'est un homme à chaude cervelle,

Étouffé par la pauvreté ;

Un chercheur de terre nouvelle.

Dans les vagues précipité.

C'est un balayeur, dans la rue,

Sur lequel l'omnibus versa ;

Autour de lui la foule accrue

Fit un moment cercle, et passa.

O pauvres gens, je vous respecte,

Cadavres comptés pour zéro,

Vous qu'on mutile et qu'on injecte,

Puis qu'on emporte en tombereau.

Après les longs jours de fatigue,

Après le froid, après la faim,

La terre, envers vous peu prodigue,

Vous donna l'hôpital pour fin.

Vous avez fait tourner la roue

De la machine humanité ;

Votre place fut à la proue

De notre vaisseau ballotté.

Tandis que le riche inutile.

Après des jours de soie et d'or,

Dans une tombe d'un grand style

Va dormir, inutile encor.

Vous, utiles toute la vie.

Lorsque arrive le coup de vent,

L'amphithéâtre vous convie

A servir après comme avant.

Je ne veux pas ici vous plaindre :

L'âme est tout et la chair n'est rien.

Empêcher, ce serait éteindre ;

Disséquer pour guérir, c'est bien.

Il en est que ce coup d'œil blesse :

Mon regard n'en a point souci.

Mais je vous trouve une noblesse,

A vous que l'acier fouille ainsi.

Et puisque votre destinée

Est d'être taillés par lambeau,

Sans qu'une croix vous soit donnée,

Sans que vous ayez un tombeau ;

Êtres sans nom, pâle hécatombe,

Pâture des bistouris froids,

J'ai voulu vous faire une tombe,

J'ai voulu vous mettre une croix.