L'âne et ses maîtres

By Jean de La Fontaine

Written 1678-01-01 - 1694-01-01

L'âne d'un jardinier se plaignoit au Destin

De ce qu'on le faisoit lever devant l'aurore.

Les coqs, lui disoit-il, ont beau chanter matin,

Je suis plus matineux encore.

Et pourquoi ? pour porter des herbes au marché.

Belle nécessité d'interrompre mon somme !

Le Sort, de sa plainte touché,

Lui donne un autre maître ; et l'animal de somme

Passe du jardinier aux mains d'un corroyeur.

La pesanteur des peaux et leur mauvaise odeur

Eurent bientôt choqué l'impertinente bête.

J'ai regret, disoit-il, à mon premier seigneur.

Encor, quand il tournoit la tête,

J'attrapois, s'il m'en souvient bien,

Quelque morceau de chou qui ne me coûtoit rien ;

Mais ici point d'aubaine, ou, si j'en ai quelqu'une,

C'est de coups. Il obtint changement de fortune ;

Et sur l'état d'un charbonnier

Il fut couché tout le dernier.

Autre plainte. Quoi donc ! dit le Sort en colère,

Ce baudet-ci m'occupe autant

Que cent monarques pourroient faire !

Croit-il être le seul qui ne soit pas content ?

N'ai-je en l'esprit que son affaire ?

Le Sort avoit raison. Tous gens sont ainsi faits :

Notre condition jamais ne nous contente ;

La pire est toujours la présente.

Nous fatiguons le Ciel à force de placets.

Qu'à chacun Jupiter accorde sa requête,

Nous lui romprons encor la tête.