L’ange et la coquette

By Marceline Desbordes-Valmore

Written 1860-01-01 - 1860-01-01

Une église sans lumière

Sonne le salut du soir,

Et seule, avant la prière,

Une femme vient s’asseoir.

Brillante, peinte et pompeuse.

Que peut-elle avoir souffert ?

Rien. Cette femme est heureuse.

Mais elle a peur de l’enfer.

Dans l’ombre de la chapelle

Veille l’ange des pardons,

Et c’est le seul qu’elle appelle

Pour le séduire à ses dons :

— « N’apportez que vos alarmes.

Dit-il. « tout cet or offert,

S’il n’est mouillé de vos larmes,

Ne sauve pas de l’enfer. »

— « Quoi, n’est-ce pas un mensonge ? »

Dit-elle avec plus d’effroi.

« Oh ! de ce terrible songe,

Bon ange, délivrez-moi !

Je sens, la nuit où tout change,

Sur mon cœur un poids de fer. »

— « Femme, ô femme ! » répond fange

« C’est donc là qu’est votre enfer. »

« Oui, puisqu’on nous fait un crime

De nouer de tendres nœuds ;

Puisqu’ils parlent d’un abîme

Où s’éteignent les doux yeux.

Faut-il haïr, pour leur plaire,

L’amour qui nous est offert ? »

— « Non, » dit l’ange sans colère,

« L’amour vrai n’a pas d’enfer. »

— « Pour moi, sur plus d’un ménage

J’étendis mes fins réseaux ;

Mortel fut mon voisinage

Aux femelles des oiseaux.

M’entendez-vous ? » — « Pas encore, »

Dit l’ange au front découvert ;

« Un mystère que j’ignore

Vous a fait peur de l’enfer. »

— « Mais… j’ai brisé tant de chaînes,

J’ai défait tant de serments,

Tant à des femmes trop vaines

Volé d’époux et d’amants !

Leurs pleurs célébraient mes charmes,

Et tant d’or me fut offert !…»

— « Eh ! bien, pour venger leurs larmes.

Vous aurez peur de l’enfer. »