L'Angoisse

By Maurice Rollinat

Written 1883-01-01 - 1883-01-01

Depuis que l'Horreur me fascine,

Je suis l'oiseau de ce serpent.

Je crois toujours qu'on m'assassine,

Qu'on m'empoisonne ou qu'on me pend.

L'Unité se double et se triple

Devant mon œil épouvanté,

Et le Simple devient multiple

Avec une atroce clarté.

Pour mon oreille, un pied qui frôle

Les marches de mon escalier,

Sur les toits un chat qui miaule,

Dans la rue un cri de roulier,

Le sifflet des locomotives,

Le chant lointain du ramoneur,

Tout bruit a des notes plaintives

Et se tonalise en mineur.

En vain tout le jour, dans la nue

Je plonge un œil aventureux,

Sitôt que la nuit est venue

Je courbe mon front malheureux,

Car, devenant verte et hagarde,

La lune interroge ma peur,

Et si fixement me regarde,

Que je recule avec stupeur.

Le lit de bois jaune où je couche

Me fait l'effet d'un grand cercueil.

Ce que je vois, ce que je touche,

Sons, parfums, tout suinte le deuil.

Partout mon approche est honnie,

On me craint comme le malheur,

Et l'on trouve de l'ironie

Au sourire de ma douleur.

Mon rêve est plein d'ombres funèbres,

Et le flambeau de ma raison

Lutte en vain contre les ténèbres

De la folie… à l'horizon.

La femme que j'aimais est morte,

L'ami qui me restait m'a nui,

Et le Suicide à ma porte

Cogne et recogne, jour et nuit.

Enfin, Satan seul peut me dire

S'il a jamais autant souffert,

Et si mon cœur doit le maudire

Ou l'envier dans son enfer.