L’anneau d’hans garvel

By Jean de La Fontaine

Written 1668-01-01 - 1694-01-01

Hans Carvel prit, sur ses vieux ans,

Femme jeune en toute manière :

Il prit aussi soucis cuisants ;

Car l’un sans l’autre ne va guère.

Babeau (c’est la jeune femelle,

Fille du bailli Concordat)

Fut du bon poil, ardente et belle,

Et propre à l’amoureux combat.

Carvel, craignant de sa nature

Le cocuage et les railleurs,

Alléguoit à la créature

Et la Légende et l’Écriture,

Et tous les livres les meilleurs ;

Blâmoit les visites secrètes ;

Frondoit l’attirail des coquettes,

Et contre un monde de recettes

Et de moyens de plaire aux yeux,

Invectivoit tout de son mieux.

À tous ces discours la galande

Ne s’arrêtoit aucunement,

Et de sermons n’étoit friande,

À moins qu’ils fussent d’un amant.

Cela faisoit que le bon sire

Me savoit tantôt plus qu’y dire :

Eût voulu souvent être mort.

Il eut pourtant, dans son martyre,

Quelques moments de réconfort :

L’histoire en est très-véritable.

Une nuit qu’ayant tenu table,

Et bu force bon vin nouveau,

Carvel ronfloit près de Babeau,

Il lui fit avis que le diable

Lui mettoit au doigt un anneau ;

Qu’il lui disoit : « Je sais la peine

Qui te tourmente et qui te gêne,

Carvel, j’ai pitié de ton cas :

Tiens cette bague, et ne la lâches ;

Car, tandis qu’au doigt tu l’auras,

Ce que tu crains, point ne seras,

Point ne seras, sans que le saches.

— Trop ne puis vous remercier,

Dit Carvel ; la faveur est grande :

Monsieur Satan, Dieu vous le rende !

Grand merci, monsieur l’aumônier ! »

Là-dessus, achevant son somme,

Et les yeux encore aggravés,

Il se trouva que le bon homme

Avoit le doigt où vous savez.