L'année maudite

By Charles Grandsard

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Laissez-moi remuer la sanglante poussière

Où gît notre grandeur, prestige évanoui,

Où naguère tomba notre illustre bannière,

Qui brilla si longtemps sur le monde ébloui !

Laissez-moi feuilleter page à page l'histoire

De nos affronts hideux, de nos cuisants malheurs,

Tordre mon cœur saignant, victime expiatoire,

Et vider devant tous la coupe des douleurs !

Car la douleur n'est pas ce que pense le lâche,

Un acide mortel, un dévorant poison

Qui, dans l'âme versé, la mine sans relâche,

Et ronge tout : honneur, énergie et raison !

Sans doute, en l'effleurant d'une lèvre amollie,

On n'y sent rien, d'abord, qu'une amère liqueur ;

Mais, dans le fond du vase, on trouve sous la lie

Un suc fortifiant qui relève le cœur !

On y trouve le don de souffrir, et de taire

L'angoisse dont la griffe à la gorge nous prend,

Et ce puissant amour pour le devoir austère

Qui tient lieu du bonheur et seul fait l'homme grand !

On y trouve un mépris absolu, sans limite,

Pour tout frivole éclat, pour toute vanité,

Et cette dignité mâle que rien n'imite,

Qui s'attache au malheur noblement accepté !

Ah ! si nous recouvrons dans l'odieux supplice

Ces virils sentiments, trop longtemps désappris.,

Nous pourrons sans regret vider l'amer calice :

Nous ne les aurons pas payés d'un trop haut prix !