L'année maudite
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
Laissez-moi remuer la sanglante poussière
Où gît notre grandeur, prestige évanoui,
Où naguère tomba notre illustre bannière,
Qui brilla si longtemps sur le monde ébloui !
Laissez-moi feuilleter page à page l'histoire
De nos affronts hideux, de nos cuisants malheurs,
Tordre mon cœur saignant, victime expiatoire,
Et vider devant tous la coupe des douleurs !
Car la douleur n'est pas ce que pense le lâche,
Un acide mortel, un dévorant poison
Qui, dans l'âme versé, la mine sans relâche,
Et ronge tout : honneur, énergie et raison !
Sans doute, en l'effleurant d'une lèvre amollie,
On n'y sent rien, d'abord, qu'une amère liqueur ;
Mais, dans le fond du vase, on trouve sous la lie
Un suc fortifiant qui relève le cœur !
On y trouve le don de souffrir, et de taire
L'angoisse dont la griffe à la gorge nous prend,
Et ce puissant amour pour le devoir austère
Qui tient lieu du bonheur et seul fait l'homme grand !
On y trouve un mépris absolu, sans limite,
Pour tout frivole éclat, pour toute vanité,
Et cette dignité mâle que rien n'imite,
Qui s'attache au malheur noblement accepté !
Ah ! si nous recouvrons dans l'odieux supplice
Ces virils sentiments, trop longtemps désappris.,
Nous pourrons sans regret vider l'amer calice :
Nous ne les aurons pas payés d'un trop haut prix !