L’Anniversaire

By Félix Arvers

Written 1833-01-01 - 1833-01-01

Le soleil une fois a parcouru l'année

Et ramené pour nous la fatale journée

Où sans pouvoir la plaindre, où sans la secourir,

Sur un lit étranger nous la vîmes mourir.

Des jours qui ne sont plus franchissant la barrière,

Rejetons un instant nos regards en arrière,

Interrogeons les cœurs, cherchons dans le passé

Quel pieux souvenir son trépas a laissé :

D'abord d'un monde vain la foule inattentive

A paru se prêter à notre voix plaintive.

Quelques uns, arrêtés près du tombeau récent,

Donnèrent à sa mort une larme en passant ;

Mais bientôt dans leurs cœurs l'égoïsme de glace

D'un regret passager vint reprendre la place,

Ils se sont éloignés, et dès le lendemain.

Sans détourner la tête, ils passaient leur chemin.

Sourd aux gémissemens de la douleur qui veille

Le monde avait repris sa marche de la veille,

Et rien n'était sorti de l'ordre accoutumé.

Rien… qu'un tombeau de plus qui s'était refermé.

Ainsi quand dans l'eau pure une feuille est tombée

Que d'un saule voisin le vent a dérobée.

L'onde qui voit troubler son cours silencieux

Un instant a cessé de réfléchir les cieux ;

Mais bientôt sur l'azur de l'humide fontaine

Les flots n'ont plus laissé qu'une trace lointaine.

Et le cristal limpide un moment agité

A retrouvé l'éclat et l'immobilité.

Mais quand tous en un jour se sont éloignés d'elle,

Moi-même à sa mémoire ai-je été plus fidèle ?

Sur de nouveaux projets, sur de nouveaux plaisirs

N'ai-je point tour à tour promené mes désirs ?

Un rêve n'a-t-il pas à mon âme inquiète

Fait soupçonner un jour que j'étais né poète ?

Parfois, vers les honneurs, mon orgueil n'a-t-il pas

Espéré des chemins aplanis sous mes pas,

Et soudain, oubliant la misère importune.

Dans un brillant lointain entrevu la fortune ?

Que dis-je ? malgré moi, malgré mes vains sermens,

Ai-je su maîtriser de vagues mouvemens ?

Ai-je su résister à ce charme qu’inspire

D’un souris enchanteur l’irrésistible empire,

Et l’éclat d’un regard ne m’a-t-il pas rendu

Un espoir de bonheur que je croyais perdu ?

Oui : mais lorsque bientôt de ce songe éphémère

Une affreuse clarté dissipait la chimère,

Quand d’un génie étroit les efforts impuissans

N’arrachaient à mon luth que de faibles accens,

Quand ma vue à l’erreur une fois arrachée

Retrouvait sur mes pas la misère attachée,

Quand mon amour déçu livrait à des mépris

De stériles soupirs qui n’étaient point compris,

Alors, et succombant au poids de la souffrance,

Mon âme détrompée et morte à l’espérance,

Ramenée aussitôt vers un doux souvenir,

Demandait au passé l’oubli de l’avenir :

Alors pour un moment son image exilée,

A l’heure du réveil aussitôt rappelée,

Revenait près de moi durant les mauvais jours,

Comme ces vieux amis qu’on retrouve toujours !

Oh ! qui me donnera d’aller dans vos prairies

Promener chaque jour mes tristes rêveries,

Rivages fortunés où parmi les roseaux

L’Yonne tortueuse égare au loin ses eaux !

Oui, je veux vous revoir, poétiques ombrages,

Bords heureux, à jamais ignorés des orages,

Peupliers si connus, et vous restes touchans

Qui m’avez inspiré jadis mes premiers chants,

— Avant que ces beaux lieux, si pleins de son absence,

D’un autre possesseur n’aient connu la puissance.

Hélas, qui me dira si ce maître nouveau

N’y viendra point porter l’inflexible niveau,

Si de ces bois touffus les ombres protectrices

Ne doivent pas un jour éprouver ses caprices,

Et s’il ne viendra pas proscrire en peu d’instans

Ces éloquens débris qu’eût épargné le temps !

Car il ne saura pas qu’à ces fleurs dispersées

Notre amour attachait de pieuses pensées,

Et qu’aux moindres objets venait partout s’unir

Le charme douloureux d’un triste souvenir.

Comme alors, si jamais le destin plus facile

Prêtait à ma prière une oreille docile,

Si sa main à mes yeux daignait un jour montrer

Ces brillantes faveurs que je n’ose espérer,

J’irais, j’arrêterais les haches déjà prêtes

A promener la mort au sein de ces retraites,

Je prîrais pour ces murs, et me croirais heureux

De pouvoir, à prix d’or, intercéder pour eux ;

Riche, et maître à mon tour de ce vaste domaine,

Je saurais dérober à la faulx inhumaine

Ces bosquets, ces taillis, qui resteraient du moins

Des beaux jours envolés silencieux témoins !

D’un maître sans pitié ces paisibles ombrages

N’auraient plus désormais à craindre les outrages ;

Et nous, qui la pleurons, dans ce triste séjour

Nous irions tous les ans solenniser ce jour,

Nous irions demander à ce lieu solitaire

S’il est vrai que la mort nous cache un grand mystère,

Et si dans le tombeau ceux qui sont endormis

N’entendent pas encor la voix de leurs amis !